Je viens de terminer la première saison de Heated Rivalry sur Crave. Je l’ai regardée un peu par hasard, parce qu’un ami qui travaille chez Bell m’a dit « tu vas aimer ça ». Évidemment, comme n’importe quel bingewatcher de ce monde, j’aurais fini par être rattrapé par le hype mondial entourant cette magnifique série.
Aimer, donc, est un euphémisme. J’ai désiré cette série de tout mon corps. J’ai eu mal d’attendre comme lorsqu’on attend des nouvelles d’une nouvelle idylle. J’ai attendu chaque vendredi avec une impatience infantile à en devenir irritable. J’ai chéri le moment de l’écoute comme on prend soin d’un nouveau-né. J’ai pris des pauses pour ralentir le rythme. J’ai eu des frissons, la larme à l’œil, des bouffées de « wow » avant, pendant et après chaque épisode. J’ai applaudi. J’ai reculé certaines scènes pour faire durer l’émotion et la grandiloquence de certains moments. J’ai regardé plusieurs fois les épisodes 1, 2 et 5. Je ne fais jamais ça, écouter de nouveau ce qui est terminé.
De son propre aveu (traduction libre), l’écrivaine a écrit ces livres pour dénoncer l’environnement masculin toxique du sport en général, et du hockey en particulier, qu’elle aime pourtant depuis toujours. Elle ressentait un malaise face à cet univers qui exige le silence et la conformité. Elle voulait brasser la cage, exposer les tensions et pointer du doigt la honte imposée à celles et ceux qui n’entrent pas dans le moule.
On sort donc des sentiers battus du cinéma et de la télévision. Des histoires gays, on en a vu encore et encore, mais toujours sur les mêmes tons : le méga drame, l’humour, le ridicule ou le second plan. Les personnages sont généralement marginaux, troublés, seuls, renfermés, vivent des situations difficiles à la maison, avec leurs parents, leurs amis. Ce n’est jamais simple et c’est souvent dark. On a rarement, voire jamais, vu le sujet abordé sous un angle positif, sain-dans-la-mesure-du-possible, où il devient le cœur même du récit.
La scène où Scott Hunter (François Arnaud) invite son amoureux gardé secret pour célébrer sur la glace la victoire de la coupe est incroyablement bien ficelée. Fini les cachettes. Je t’aime et je veux que tout le monde le sache. Juste WOW. Au hockey, par-dessus le marché. C’est du jamais vu et ça fait du bien.
On peut critiquer le physique parfait des protagonistes. Ce sont des joueurs de hockey… doit-on s’attendre à autre chose ? On peut critiquer les dialogues simplistes, les scènes de sexe quasi explicites, la rapidité de la ligne du temps, mais on ne peut nier le rendu exceptionnel de certaines scènes et ce doux message qui brise l’isolement.
Je pense que ça peut résonner pour plusieurs : je me suis non seulement senti vu, mais entendu et compris dans cette série. J’ai eu le sentiment qu’on comprenait l’inconfortable bataille intérieure que j’ai vécue plus tôt dans ma vie face à ma réalité. Je ne suis pas sportif, je n’ai jamais fait réellement partie d’une équipe sportive, et je ne m’y suis jamais senti le bienvenu non plus. Pas assez bon, pas assez masculin, next. Mais j’ai aussi eu le désagréable sentiment que la société me demandait de ne pas compliquer la « machine », de ne pas être un poids, de faire ma petite affaire dans mon coin, de ne pas déranger personne. Le mouvement gay est justement né de cet encabanement involontaire, de ce mépris de l’amour et de la liberté au nom de la rectitude morale.
Je n’ai cependant jamais eu ce mur de béton armé de stéréotypes et d’homophobie dans ma vie per se, mais j’ai fait mon coming out à une époque où l’on parlait de tolérance et non d’acceptation, où le gay bashing était encore possible en pleine rue un samedi après-midi, où il était fortement déconseillé d’embrasser un homme dans un bar hétéro. Ne pas faire de vagues, se fondre dans la masse, prendre son mal en patience et attendre son time to shine discrètement. Récompenser la conformité et étouffer la dissonance.
Heated Rivalry nous offre tout le contraire. Les épisodes 5 et 6 montrent un monde bien plus doux. Un monde qui fait du bien. Ça peut bien finir, parfois. It gets better, finalement.
De vivre cette intimité au petit écran, ce processus d’acceptation lent mais certain, cette histoire d’amour dans un monde compliqué, entre risque et vérité, entre cultures et authenticité, à la fois saine et étouffée entre Shane et Ilya…tout ça me redonne, l’espace de six trop courts épisodes, espoir en l’humanité.
Pas de coming out triomphant, juste le processus trop souvent malaisant de l’acceptation de soi. Un triomphe en soi, si je puis me permettre. Cette série, comme l’a justement dit Colton Underwood, est une reconnaissance du processus. Et ce processus mérite d’être nommé.
On a fait du chemin, mais c’est encore fragile. Et cette série arrive à un moment très précis. Même François Arnaud s’est fait déconseiller par ses gérants américains d’y participer. On est encore là. À une époque où certains groupes de droite brûlent d’envie de faire plusieurs pas de recul, où la haine prend de plus en plus place, où le monde semble constamment au bord de l’apoplexie.
Cette série est canadienne. On ne peut qu’en être fier. Le Canada, ce pays de bonnes-gens-polis-qui-s’excusent-sans-cesse-d’exister, fait le tour du monde avec une histoire d’amour entre hommes, envers et contre tous. C’est un FUCK YOU visuel à la fois doux et puissant à tout ce bruit dissonant.
J’avoue ne pas avoir lu, vu ou écouté les nouvelles durant cette période. Et je l’ai fait sans doute inconsciemment pour préserver ces moments comme un refuge qu’on ne partage qu’avec celles et ceux qui savent encore écouter ou de précieux trésors de réconfort à protéger.
Et quand tout s’est finalement posé, doucement, presque sans bruit, j’ai compris que ce n’était pas seulement une série que je regardais, mais une façon de me rappeler que l’amour, quand il ose exister, n’a pas besoin de s’excuser. Il suffit qu’il soit là.
Et parfois, ça change tout.