Ils ne se trompent jamais

J’ai croisé un ex-copain dimanche soir. Le dernier. Le vrai dernier. Celui à qui j’ai fait beaucoup de peine. Celui que j’ai quitté pour un autre qui m’a quitté à son tour pour son meilleur ami. Je l’ai croisé avec quelques-uns de ses amis que je connais bien.

Quand je les ai aperçus, ils quittaient l’endroit. Je les ai vus, ils m’ont vu. J’ai souri, maladroitement sans doute, en commençant par l’ex qui, fidèle à lui-même, m’a ignoré. Puis s’en est suivi une série de regards évités. Les uns après les autres. En file indienne. Comme si j’avais la peste. Comme si j’avais commis un crime impardonnable. Paraît que c’est impardonnable ce que j’ai fait. Assez pour qu’on me pointe du doigt à la moindre occasion depuis ce temps. Paraît.

Le geste que j’ai posé – celui de quitter mon ex pour un autre ex qui était aussi le sien – a eu l’effet d’une bombe atomique sur mon quotidien. Les retombées radioactives me tourmentent encore aujourd’hui. On me reproche la technique employée. On m’accuse d’avoir menti, joué, trompé.

Peu après la rupture, je lui ai écrit, plusieurs fois, j’ai tenté de m’expliquer, d’expliquer mon geste, son fondement, les raisons. Je l’ai fait du mieux que je pouvais, avec les outils que j’avais, les mots que j’ai trouvés. J’ai été honnête, franc, direct. Pas de demi-mesure ni d’évitement. J’ai été un salaud et je l’ai assumé jusqu’au bout. Il m’a écouté, m’a répondu, parfois durement puis, plus calmement. Je pensais qu’on s’était « compris ». La paix semblait possible. Puis, soudainement, un malentendu, puis un autre, le dialogue a été rompu, la hache de guerre déterrée, je suis un monstre, un vrai, comme il ne s’en fait plus. Ad vitam æternam.

Après tous ces mois de réflexion, ma conclusion reste la même : j’ai essayé d’être honnête avec moi-même, avec ce qui se passait en dedans. Point. Coincé par l’angoisse, l’insomnie, la détresse, je devais agir, dans un sens ou dans l’autre. Je pensais à l’un, je vivais avec l’autre. J’aimais les deux. Différemment. Vraiment. J’ai réfléchi, longuement, encore et encore.  Et j’ai pris une décision. J’ai choisi. J’ai choisi le mauvais, mais j’ai choisi, pour moi, pour le mieux, je l’espérais. Immédiatement, ma décision a déplu, choqué, engendré une crise diplomatique à grande échelle. J’ai choqué l’establishment de la vertu, les apparatchiks de la morale, les purs, ceux qui ne pêchent jamais.

Eux ne se trompent jamais.

Eux n’auraient jamais fait ça.

Ils ont rapidement oublié qu’ils ont déjà été trompés, qu’ils ont trompé à leur tour, qu’ils ont pris de mauvaises décisions, qu’ils ont déçu, qu’ils n’ont pas été parfait. Mais eux, c’est différent.

Je ne joue pas à la victime. Ils le pensent, le penseront encore, vous le pensez peut-être. Je ne suis pas une victime et je n’ai pas envie de l’être. J’ai mal agi, je le sais. Chaque jour, je me le rappelle. Chaque jour, j’ai des remords de conscience. J’aurais aimé faire autrement, mais j’en ai été incapable. J’ai mal agi, mais j’ai essayé de réparer. Et j’ai fait de mon mieux.

J’ai réalisé mes torts, je les ai admis, je me suis repenti, mais ce n’est jamais suffisant.  À partir de là, face à l’impuissance, ce qu’il reste à faire c’est d’essayer de changer, de s’améliorer et d’y travailler chaque jour. De s’accrocher à ceux restent et qui ont envie de rester.  La clé du succès, c’est de ne jamais abandonner.

Il est difficile de demeurer indifférent face à l’indifférence. Quand on la vit, la vraie, ça fait mal en dedans. C’est rarement brutal, mais c’est insidieux. Ça prend du temps, mais ça « rentre dedans ». On m’a ignoré, jeté des regards désapprobateurs, on m’a insulté, terni ma réputation, on m’a exclut, gratuitement, par réelle méchanceté, solidarité aveugle, catégorisation hâtive ou bêtise humaine. Je l’ai vécu, mais je persite, je ne l’ai pas mérité. Et même si je trouve le processus injuste, je ne suis pas une victime.

J’ai plutôt choisi d’être plus honnête encore. J’ai choisi d’être plus humain, sincère, plus juste, indulgent. J’ai choisi d’aimer et de le dire. De dénoncer l’inacceptable, mais d’être constructif, le plus possible. De réfléchir à l’impact de mes décisions sur les autres, mais aussi à ce qui est vraiment important pour moi. D’être intègre en toutes circonstances. Parce que j’ai compris et que j’ai appris. J’ai aussi choisi de me relever et de rester debout. Devant tous ceux qui pensent que la vengeance mérite d’être exploitée. Devant tous ceux qui jugent et qui ostracisent. Vous gagnerez peut-être quelques batailles, mais vous perdrez la guerre. Pas la mienne, la vôtre. Celle de l’intolérance, de l’ignorance, de l’indifférence et de la haine. Une guerre inutile et blessante à tous égards. Une guerre de nerfs, triste et exagérée.

Je ne ferai pas semblant, je ne jouerai pas, je leur rappellerai chaque fois que j’en aurai l’occasion que ça fait mal d’être pointé du doigt, que ça fait de la peine, que ça gruge de l’intérieur. Ça permettra de séparer le bon du mauvais. Et je me tiendrai debout devant eux, fier, inébranlable, prêt à m’expliquer et à les écouter, du mieux que je peux. Parce que je sais qui je suis et ce que j’ai fait. J’ai blessé, beaucoup, mais jamais dans le but de le faire. J’ai aussi fait beaucoup de bien et je le ferai encore et plus. Peut-être qu’un jour comprendront-ils qu’il ne mène à rien de s’acharner méchamment sur quelqu’un, de punir, de se venger. Que chacun a ses raisons, son passé, de grandes qualités et les pires défauts. L’humain n’est pas parfait, moi non plus et eux non plus. Peut-être le comprendront-ils un jour.

Peut-être.

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