– Dis m’en plus, demande Mathieu, ça m’intéresse.
– Bon, bin je suis étudiant en sciences po à l’UQÀM. En fait, c’est un programme bi-disciplinaire; ça s’appelle Relations internationales et droit international. C’est intéressant, mais c’est beaucoup d’enculage de mouches, avec des lectures interminables et des profs un peu deep. Mais j’ai la possibilité de faire un échange étudiant à l’étranger l’année prochaine.
– Ah oui?! C’est fun ça, et tu irais où?
– Je pense bien que j’irai en Angleterre pour améliorer mon anglais et voyager un peu dans les Zeuropes. Pour le moment, je pile mon argent parce que le taux de change est assez élevé et que la Caisse ne veut pas me prêter plus que 5000$. Je ne suis pas dans un domaine d’études qui rapporte selon eux. Les putes. Mais toi, tu fais quoi dans la vie? Tu travailles? T’étudies?
– Je suis comédien de formation, mais je ne travaille pas beaucoup ces temps-ci. En attendant de décrocher le grand rôle ou un simple rôle, bin je travaille dans un resto, comme 99% des comédiens. Au moins, je travaille de jour. J’en connais beaucoup qui doivent se taper des shifts de soir/nuit dans les bars.
– Et tu travailles combien de jours semaine?
– Cinq, la semaine. En fait, j’ai commencé à travailler là avant de faire mon cours d’interprétation à l’école nationale. J’étais temps partiel, mais depuis que j’ai fini, ils m’ont donné un temps plein de jour. Ça fait 8 ans déjà!
– Et t’aimes?
– Ça me va pour le moment. C’est assez payant et j’ai toutes mes fins de semaines libres. Et mes patrons sont assez permissifs, j’ai pas besoin de me battre pour prendre congé quand j’ai une audition. Mais évidemment, je préférerais avoir plus de contrats.
– Ouin, je comprends, mais au moins tu travailles! Oh! que tu dois être beau sur une scène! T’as joué dans quoi?
– Ahah! C’est gentil, j’aimerais bien pouvoir te dire que j’ai fait beaucoup de shows, mais la plus grosse production à laquelle j’ai participé, c’était le spectacle des finissants de l’école. On a joué l’adaptation de Wajdi Mouawad de Voyage au bout de la nuit de Céline. Sinon, j’ai fait quelques petits contrats ici et là…
– Céliiiiiine?!?
– Louis-Ferdinand Céline, un auteur français qui a connu beaucoup de succès au début du siècle dernier. C’est un des auteurs français les plus traduit et diffusé dans le monde. C’était aussi un méchant antisémite et un collabo durant la Seconde Guerre Mondiale. La pièce est un jumelage de deux romans de Céline, entre autres. Ça raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte d’un gars un peu naïf à la recherche de l’amour et de la confiance qu’il reçoit pas de ses parents. Il voyage en France, en Angleterre, il traverse la Première Guerre Mondiale, touche au colonialisme en Afrique, se retrouve dans un bordel américain. Il va croiser des exploiteurs, des hommes cupides, des persécuteurs, des âmes perdues et quelques personnes qui lui redonnent espoir en la vie. En gros, c’est ça. Et ça dure quatre heures! Difficile de bien résumer.
– Wow! Quatre heures?! Et tu jouais quel rôle?
– Ferdinand Bardamu, un des personnages principaux. En fait, il est presque toujours là. C’est vraiment une magnifique pièce à jouer. C’était beaucoup de travail, beaucoup de textes à apprendre, énormément de répétitions, mais c’était une expérience inoubliable.
– Hummm, j’aime quand tu parles. C’est juste beau quand tu parles.
Et là, Samuel regarde Mathieu droit dans les yeux, profondément, comme pour voir ce qu’il y a derrière. Mathieu fait la même chose, en souriant béatement. Tous les deux se fixent de complaisance, longuement. En silence. Il y a comme une petite pause dans l’espace temps. Le décor devient flou, il n’y a plus qu’eux qui existent. Leurs yeux deviennent la seule chose qu’ils regardent. Tout disparaît, le corps, le visage, les traits, les gestes aussi. Il ne reste que les yeux. Des yeux qui disent subtilement que le cœur palpite.