La discussion s’est poursuivie pendant quelques bières et quelques heures. On a abordé tous les sujets possibles : le couple, les échecs amoureux, le travail, l’amour à deux, à trois, nos rêves, l’amitié, le quotidien. Il me parlait calmement, mais avec conviction, authenticité et franchise. Il se donnait à fond, en tout cas. Toute visière levée. Il avait vraiment envie d’être là, je pense. Et plus les verres vides s’accumulaient, plus ses mains se rapprochaient des miennes. Comme dans les chick flicks quétaines. Puis, dans un énième moment de silence agréable, il a pris mes mains entre les siennes, les serrant doucement. Ses mains étaient moites, mais douces, chaudes aussi. De belles mains d’homme, des longs doigts solides. Les ongles propres aussi. J’aime ça un gars avec les ongles propres. Et là, il m’a souri et m’a demandé s’il pouvait m’embrasser.
– Est-ce que je peux t’embrasser?, demande Mathieu gêné.
J’ai du réfléchir un gros 3 secondes. Je me suis semi levé sans parler et je me suis approché de lui. J’ai posé mes lèvres sur les siennes. Pas longtemps, juste un peu. Juste le temps de sentir ses douces lèvres bien collées aux miennes. Juste assez longtemps pour que les gens aux tables avoisinantes se retournent un peu, surpris de voir deux dudes se toucher. Même pas de langue, juste nos lèvres. Sont douces, ses lèvres. J’avais hâte à ce moment. Je l’attendais depuis quelques heures déjà.
Mathieu a fait signe à la serveuse, a demandé la facture (une seule!) et on s’est dirigé vers la caisse. Il a tout payé. « It’s on me », qu’il a dit. On s’est emmitouflé dans nos manteaux et articles d’hiver divers et on est sorti au grand froid, de la boucane de condensation plein la bouche. Il s’est retourné vers moi visiblement pour me dire quelque chose, mais j’ai mis mon doigt de mitaine de laine sur ses lèvres pour l’empêcher de parler. Je savais ce qu’il voulait dire. Et j’avais envie de la même chose. Je l’ai pris par la main et je l’ai trainé jusqu’au coin de la rue. Et là, j’ai callé un taxi. Pour lui et moi.
C’est une voiture grise qui s’est arrêtée. Je ne me souviens plus de la marque, mais c’était un format moyen, assez récent. Une Camry, peut-être. J’ai ouvert la porte :
– Vous prenez les cartes?, demande Samuel au chauffeur.
– VISA seulement, rétorque le chauffeur avec un accent antillais évident.
– Parfait!
On est monté dans le taxi. Tous les deux. Fébriles. Dans la voiture, ça jouait de la musique. De la grosse musique créole rythmée, quoi d’autre. Voyant qu’on était deux gars et qu’on avait un peu trop de proximité, le chauffeur a étrangement décidé de monter le volume pour nous enterrer. Assez fort pour alimenter une discothèque, mettons. Je me suis donc empressé de lui tapoter l’épaule pour lui demander gentiment, mais fermement de diminuer le son à un niveau décent. Et là, il s’est mis à parler :
– Êtes-vous des amis?, demande le chauffeur tout bonnement.
Mathieu me regarde, dubitatif.
– Lui, c’est ma date!, répond Samuel.
Le chauffeur nous regarde par le rétroviseur, perplexe.
– Le beau garçon à ma gauche m’a invité à prendre un verre, rajoute Samuel, fièrement.
– Je ne comprends pas, rétorque le chauffeur.
– Bin, on est gay là…, répond Samuel.
Le chauffeur nous regarde par le rétroviseur avec de grands yeux qui semblent vouloir lui sortir de la tête. Il s’arrête subitement, se met sur le « P » et se retourne :
– Attendez…vous déconnez pas, là?, s’insurge le chauffeur.
– Bin non, on déconne pas, ça existe!, répond fermement Samuel.
– Vous n’avez jamais vu ça?, demande Mathieu.
– Non, vous êtes les premiers, répond le chauffeur, un peu désemparé.
– Et qu’est-de que vous pensez de la chose?, demande Samuel.
– Ah non. Je ne comprends pas, là. Dans mon pays, ça n’existe pas, ça! Dieu a créé l’homme et la femme pour qu’ils soient ensemble…
– C’est bin d’valeur, mais Dieu y s’est planté parce que l’homosexualité existe pis on est là!, répond un Samuel catégorique.
– Avez-vous des enfants?, demande Mathieu.
– Oui, j’ai une fille et un garçon.
– Vous feriez quoi si l’un deux était homosexuel?, interroge Mathieu tout sourire.
– Je vais prier tous les jours pour qu’il soient normaux et éduqués…, ajoute le chauffeur exaspéré.
Mathieu et moi on s’est regardé avec un sourire de complicité tout en roulant les yeux au ciel. On était complice pour la vraie première fois. La discussion s’est poursuivie avec le chauffeur quelques minutes encore sur ce qu’est la normalité. Chacun a apporté son point dans un respect relatif. C’était assez animé, mais pas de là à se taper sur la gueule. On assistait à une belle conversation inutile de sourds à laquelle j’ai fini par couper court avant d’arriver à destination.
On est descendu du taxi, c’est moi qui ai payé et j’ai pas tipé. Il n’en méritait pas. J’étais pas à bout de nerfs, mais la moutarde commençait à me monter au nez. J’étais content tout de même qu’on ne se soit pas laissé faire. Mathieu souriait, satisfait de ce qui venait de se passer, semble-t-il. Plus tard, il me dira qu’il a été impressionné de ma réaction et qu’il admirait mon franc parler. Bin coudonc, c’est bin la première fois qu’on me félicite pour être sorti de mes gonds!