De la brume dans mes lunettes_extrait #9

On s’est couché, on a échangé encore un peu à voix basse et on s’est endormi face à face, après un enième tendre baisé. Même pas de sexe. Juste de la tendresse.

Le lendemain matin, il a quitté tôt, genre assez tôt pour que je sois incapable d’ouvrir les yeux, encore collés d’une nuit trop courte. Je ne sais pas à quelle heure on est entré, ni à quelle heure j’ai éteint la lumière et encore moins à quelle heure on s’est endormi. Mon taux d’alcoolémie était trop élevé pour que j’aie le réflexe de regarder l’heure. Il s’est levé au premier écho de son réveil, s’est habillé en vitesse et m’a embrassé sur la tempe. Tout ça reste un peu flou, mais il me semble que ça s’est passé comme ça.

Quand l’horloge a atteint 10h, c’est-à-dire l’heure à laquelle il est acceptable d’appeler chez le monde, j’ai texté mon ami Éric, en congé lui aussi, pour lui proposer un brunch chez Régine, mon resto à déjeuner préféré.

J’appelle pas, moi, je texte. J’appelle rarement en fait, sauf en cas d’extrême nécessité. Et ça, mes amis le savent. Quelques-uns se risquent à l’occasion, mais je leur envoie un message texto automatique du genre «  Kossé tu veux? ». Généralement, ils finissent par comprendre, sauf Marc-André. Il est né au temps des téléphones à roulette, tsé. Le texto, pour lui, c’est comme pas naturel et il ne tape pas assez vite, semble-t-il. Bref, j’ai texté Éric.

– Yo! Bro! Un déj chez Reg, ça te dis?

Le matin, Éric ne répond pas vite. Il dort longtemps et profondément. Donc, il m’a répondu 26 minutes plus tard…

– Certainement, mon cher! Dans une heure?

– Une heure?! Fuck, c’est loin!

– Wooo back! C’est ton texto qui me réveille!!!

– Oooooook!

– J’me lève, j’me prépare, vais être prêt dans une heure!

– Parfait, mon lapin!

– Faque 11h30 chez Jonas?

– Pas Joooooonas! Régine!

– Okidou! 11h30, chez Régine! ❤

– xxx

J’aime Éric et j’aime Régine. Je trouve que c’est toujours un bon match. Bonne compagnie, bonne bouffe. Éric, c’est mon ami groundé. Il est toujours de bons conseils. Il a une fine compréhension des relations humaines et il est rarement à côté de la track. Bon, il dit toujours, avec raison, que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais dans un moment de détresse, je bois ses paroles et j’essaie d’appliquer l’enseignement. Faque, on se voit souvent pour boire, pis on jase. C’est rare qu’on n’arrive pas à refaire le monde et trouver une solution. J’apprends beaucoup de lui.

Éric, il a 34 ans. Il est célibataire. Il a eu une seule grande histoire d’amour comme la majorité de mes amis. Ils ont été ensemble 4 ans. Évidemment, il a eu quelques amourettes de passage, des histoires compliquées et sans avenir comme seuls les gays en sont capables.

C’est comique parce que chaque fois qu’on demande à un gay s’il a déjà vécu une relation à long terme, la réponse ressemble souvent à : « Oui, pendant 3 ans, entre 24 et 27 ans ». Je ne sais pas pourquoi, mais la première histoire d’amour commence dans la jeune vingtaine et se termine souvent à l’orée de la trentaine. Trois ou quatre ans après la rencontre, il y en a un qui capote parce qu’il réalise que la trentaine approche et qu’il a peur de manquer quelque chose. Et BANG! il décide de tout balancer pour l’inconnu – ou un inconnu. Dans 90% des cas, ce même individu se retrouve quelques années plus tard encore devant l’inconnu, seul et incapable de trouver la perle rare si longtemps convoitée.

Pis quand ils se font laisser, ça leur prend deux ou trois ans à s’en remettre, ils butinent à gauche et à droite dans l’espoir de trouver « ze one » qui ressemble au premier, mais il sont devenus difficiles, égoïste et un peu drama (surtout quand on prétend l’inverse). Bref, il sont désabusés. Et ils réalisent vite que c’est difficile d’accoter leur première histoire d’amour et que trouver quelqu’un qui remplit leur liste interminable de critères, bin c’est impossible. La brèche créée par la première rupture qu’ils croyaient superficielle est en fait béante et s’ouvre chaque fois qu’ils tombent d’amour. C’est ce que j’ai compris en écoutant mes amis me parler de leurs relations déchues.

Faque Éric, comme 90% de mes amis gays, est célibataire. Et il attend de retrouver le grand amour.

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