– Bon, bin, j’pense que si je fais pas un move, c’est pas lui qui va le faire…, je dis à JF en fixant intensément le gars de l’autre côté du bar.
Ça me gosse parfois de devoir faire les premiers pas. Parce que c’est pas toujours amusant, ce que ça déclenche en-dedans. Même si je suis toujours prêt à foncer – parce qu’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire – ça me rend tout de même nerveux. Systématiquement. À moins d’être vraiment saoul. Meh.
Faque mon corps réagit à mon intention de sauter une clôture-pas-si-haute-que-ça: langue sèche et mains moites. C’est que tu sais jamais ce qui va se passer ou ce sur « quoi » tu vas tomber. L’inconnu, quoi. Le gars qui, de loin, avait l’air super masculin l’est finalement plus ou moins. Et sa voix, que t’imaginais virile vue la quantité de muscles qui ornent son corps, sa chemise ajustée, rouge, à carreaux et sa mâchoire de titan, s’avère être aussi aigüe que celle de la Carey quand elle se prend pour un dauphin – Guiness des records pour the highest note in the history of recorded music, information inutile au demeurant. Évidemment, je ne m’arrête pas juste à ça, mais disons que ce n’est pas ce qui me fait bander le plus. Et comme je disais, je ne suis pas vraiment timide, mais ça me gosse pareil. C’est un peu comme se mettre la tête sur le bûcher en attendant d’être jugé. Parce qu’un fif, c’est un peu ce que ça fait : ça juge. So do I.
Je prends une gorgée de ma bière flat devenue tiède et j’actionne la machine. Un petit frisson de dégoût me traverse le corps en l’avalant. Yak! Je me demande encore pourquoi je continue de boire la bière infecte du Sky…Poor beer for a poor guy.
Comme prévu, je me sens nerveux, comme chaque fois que j’ai un but à atteindre. Surtout un beau but comme celui-là.
Je contourne les tables sur mon chemin, j’esquisse quelques sourires aux jolis messieurs qui croisent mon regard. J’avance fier comme un paon. Lentement. La tête haute, le torse bombé, le sourire plaqué au visage. Subtil, mais évident. Je souris même à ceux que je trouve ordinaires. Je roule les yeux quand ils insistent. Je passe tout près du guichet ATM le long du mur rouge. Je passe devant un tableau moche d’un artiste inconnu qui montre un homme exagérément nu. Du nu pour du nu, c’est moche. Je traverse l’entonnoir de monde entre le bar et le petit escalier. Je m’approche dangereusement de ma sexy proie, l’œil perçant.
Quand je veux attirer l’attention, j’ai le regard insistant, profond, et j’arrive à faire sortir les mots silencieusement par mes gestes confiants. Ça marche 8 fois sur 10.
Il me regarde toujours. Depuis le début en fait, attentif. Je lui lance quelques regards intéressés et indicateurs de mon approche. Je transpire d’intérêt, enfin, j’essaie. Je suis un prédateur, je crois. C’est moi le prédateur qui fonce droit sur sa proie pour en faire sa victime. Mais je suis un prédateur doux parce qu’après les présentations, c’est moi qui devient victime. Je fond sous les regards tendres, je frissonne à l’écoute d’une voix chaleureuse, je perds mes moyens quand des lèvres touchent les miennes. Fille. Facile.
Me voilà devant mon but. « Planté » devant lui. Je tends ma main moite et je me présente, fier de ma shot.