Ma très chère Paris,
J’ai dû te visiter une bonne dizaine de fois. J’ai de la chance, tu me diras. On peut dire ça, mais j’ai aussi accès à du crédit, merci pour tout.
J’y suis allé pour la première fois au printemps 2002 quand ton économie prenait le virage Euro et que tes caisses enregistreuses montraient encore la conversion en Francs. C’était aussi tout juste après le premier tour de la présidentielle où ton loose cannon préféré, Jean-Marie, passait au second tour. Au même moment, place Nation était investie de milliers de manifestants du FN sous le regard de bronze de Jeanne-D’Arc la conquérante. Je logeais tout près. Ça scandait fort sous ton ciel, Paris. T’étais effervescente. Un peu mélangée, mais effervescente tout de même.
J’étais là aussi l’année dernière quand ton monde marchait pour la Palestine. C’était explosif, mais tellement vivant.
Une bonne dizaine de fois, donc. Je ne compte plus les étampes « entrée » et « sortie » de ton pays dans mon passeport. Fun, n’est-ce pas? 🙂
Chez vous, j’ai testé les toilettes turques, les chiens dans les restos, les escaliers étroits (et certainement non-conformes), les ascenseurs pour une personne, les sixièmes étages à pieds. J’ai logé dans tes combles et dans tes hôtels 2 étoiles. J’ai abondamment utilisé ton vaste métro et j’ai découvert le plaisir de me promener dans tes rues à vélo. La vélib’erté, quoi!
J’ai aussi et malheureusement expérimenté ton humeur de râleuse et tes indications douteuses. J’ai même failli marcher beaucoup trop longtemps de Melun à Versailles après m’être fait indiquer trois directions contradictoires. Tu peux être drôle quand tu veux.
J’ai aussi goûté à ton excellent foie gras, à tes grands vins abordables et à tes fromages frais, plus accessible qu’à la maison. J’ai A-DO-RÉ tes croissants au beurre tout chauds sortis du four, tes délicieux choux à la crème et ton délicat canard confit. Pour certaines affaires, Paris, tu l’as vraiment.
Cela étant dit, je ne sais pas par où commencer, ni comment te le dire sans t’offusquer : j’en ai un peu marre de me faire paumer chaque fois que je pose les pieds chez toi. Tu vois, si ton offre de services était exceptionnelle, je n’aurais aucun problème à remplir tes coffres à la hauteur de mes moyens. Le problème, c’est que tu me vois, moi touriste, comme une vache à lait qu’on peut traire sans relâche et sans considération. Tu ne respectes pas suffisamment celui ou celle qui se déplace souvent à grand frais dans ta Ville Lumière. En 2015, ma belle Paris, le client recherche avant tout de la reconnaissance, sache-le. Ce que tu nous offres à nous, tes 22 millions de visiteurs annuellement, est aléatoire, outrageusement touristique et certainement pas reconnaissant. À moins de vider mes poches et celles de mon voisin, tes frites sont beiges, ton confit est frit, ton tartare est peu goûteux et ton service désincarné. Quand on me dit qu’on mange bien à Paris, je fais les grands yeux. On manGEAIT bien, je dis. T’as perdu de ton luste, un peu.
Cependant, je peux comprendre que ton quotidien se résume souvent à ne servir que des touristes exigeants et inconsidérants. Mais c’est un peu ce que tu inspires. Voici ce que je te propose pour t’améliorer :
- Sois attentive quand je te parle. Arrête de me faire répéter. Mon accent est parfait comme il est, je ne parle pas une langue étrangère à la tienne et je ne suis pas drôle. Ris de mon accent et j’imiterai le tien, et vraiment mieux que toi, à part de t’ça.
- Ne me parle pas en anglais parce que tu ne me comprends pas, tu le parles plutôt mal et c’est moi qui ne te comprendrai pas.
- Lâche ton ton/air condescendant et/ou exaspéré et/ou désintéressé quand je m’adresse à toi, c’est pas gentil. Commence par me donner un service professionnel et tu pourras avoir l’air bête aussi souvent que tu le souhaiteras.
- Le Québec connaît autre chose que Céline Dion ou Garou. Ça devient insultant, sérieusement.
- Je suis courtois avec toi, toujours, je suis en vacances et heureux d’être là, montre-moi que tu apprécies ma présence et un peu ta vie.
- Essaies d’être drôle quand tu fais des blagues. Tes commentaires sur mon accent, mon accoutrement, mon sens de l’orientation ou mes connaissances géographiques ne sont pas de l’humour, c’est ton opinion et ce n’est souvent pas drôle. Travaille là-dessus.
Heureusement, Paris, tu n’es pas la France. Aussi, pour un temps du moins, je pense avoir fait le tour de tes rues sinueuses, de tes monuments majestueux et de tes places grandioses. Je t’aime toujours, tu sais, mais tu vois, la dernière fois, il y a quelques jours déjà, tu m’as demandé de payer 16 € pour une pointe de quiche, une petite salade, un coca et zéro sourire. C’est un snack à 23 piastres, ça.
Faque c’est ça, là.