Le vent tourne

Ça fait un bout. Depuis mon dernier texte, il s’en est passé des trucs. J’ai juste manqué de temps pour mettre mes idées en place. Comme dirait un vieil ami à la chevelure volatile, j’ai à peine eu le temps (ou l’énergie) de me laver les ch’feux.

Le temps file et je constate que je ne le vois presque pas passer. Ça fait un peu plus de trois ans que le café existe.  J’y ai passé tant de temps. J’y ai pensé tous les jours que je n’y étais pas. J’y pense encore depuis que je n’y suis presque plus. J’y pense en vacances. J’y pense parfois la nuit. Je regarde les ventes plusieurs fois par jour. J’appelle régulièrement pour prendre des nouvelles. J’essaie de veiller au bon grain de loin. C’est mon quotidien++ et donc, mon sujet de discussion principal. C’est parfois épuisant. Je me gosse souvent. J’appelle désormais le café « le bureau » pour me donner l’impression de parler d’autre chose.

Depuis septembre en fait, j’ai cessé d’ouvrir la porte de La Brume pour me consacrer à un nouveau projet : Le monde est scone. Tâche colossalement herculéenne quand on part de presque rien, avec presque rien. Depuis juin, je dépense de l’argent que je n’ai pas. C’est formidablement stimulant et évidemment, profondément angoissant. C’est un concept que j’ai encore beaucoup de difficulté à accepter et à comprendre : dépenser de l’argent pour en faire. Et dans ce nouveau monde (est scone, haha), j’ai découvert que les clients paient lentement. Yak. 

Au fil des mois, j’ai dû répondre à des questions que je ne me posais pas. J’ai dû trouver des choses que je ne connaissais pas. J’ai rempli des documents interminables (et franchement mal présentés), fait des demandes de prêts et de subventions compliquées, j’ai ouvert des comptes chez plusieurs fournisseurs, signé tellement de cossins utiles ou pas, organisé un local de prod sans trop savoir comment, formé du monde à faire les plus beaux scones du monde, parlé au téléphone trop longtemps, pogné les nerfs pour quelques trucs et contre quelques personnes. J’ai dit des saletés dans ma tête et dans le sous-sol humide des bas fonds de La Brume. J’ai appris pas mal d’affaires.

Mais là, je suis fatigué. Et stressé. C’est moins clair dans ma tête. 

Entre les semaines folles qui prennent toute mon attention, les weekends sont courts et chargés. J’ai besoin de sentir que je vis encore un peu donc, j’exagère toujours un peu. J’ai constaté récemment que je n’avais plus tant de fun. Bâtir la première entreprise a été stimulant et ultra valorisant, surtout constatant aujourd’hui son succès qui ne ment plus. La machine est rodée, ça roule tout seul, c’est beau à voir. Nos employés sont des magiciens de l’accueil. Je suis bien reconnaissant de tout ça.

Mais là, encore une fois, je suis fatigué. La vie, celle que la majorité des gens vivent, celle où il existe des vacances, des jours fériés payés, des fins de semaine sans appel, des weekends getaway, un salaire régulier et conséquent, me manque terriblement. Il m’arrive souvent d’avoir envie de me contenter de flipper des boulettes chez McDo, brainlessly.

Cette fois, je me plains. Je ne fais plus que constater. J’embrasse l’émotion négative et je l’étale sur papier. En espérant que ça s’estompe un peu. Ou que ça disparaisse complètement. 

L’entreprenariat, c’est un ensemble très cohérent. C’est cohérent parce que tout est toujours un défi à surmonter, des objectifs à atteindre et beaucoup de travail pour y arriver. Et surtout, ça n’arrête jamais. C’est la plus grande cohérence de ce monde. Mais à quoi ça sert? Mon idole d’entrepreneur, celui qui me donne l’impression de ne jamais flancher et d’être toujours au-dessus de la mêlée, celui qui semble garder la tête froide en toutes circonstances, m’a raconté ses pleurs incontrôlables en ouvrant le coffre de son auto récemment. Comme ça, parce que. Les nerfs l’ont lâché. Parce que parfois, ça devient vraiment lourd à supporter. Parfois, la pression est si forte que le cerveau ne communique plus les bonnes infos. Le corps s’effondre, la tête et le coeur aussi.

J’ai grisonné de la barbe, je ne réagis plus de la même façon à certaines situations, j’angoisse pour des trucs sur lesquels j’avais un contrôle quasi absolu auparavant, je dors moins bien et moins longtemps. Dernièrement, je ne suis senti éteint dans des situations où j’aurais dû avoir du plaisir à l’infini. J’ai pleuré abondamment, à chaudes larmes, pendant des heures, devant des gens que je ne connaissais pas tant. Ce soir-là, j’ai réalisé bin des affaires. C’est bien beau tout ça, c’est stimulant d’espérer réussir dans ce difficile monde des PME, de se donner corps et âme au succès d’un projet, mais il me manque quelque chose. Ce n’est pas encore clair quoi, mais je mettrais un doigt sur la liberté. Je ne me suis jamais senti aussi coincé que depuis que j’entreprends. C’est désolant. Je m’en désole tellement. 

Quand la boutique de vêtements voisine de notre commerce a fermée, la proprio m’a dit une chose que j’ai profondément ressentie et que je n’ai pas oubliée. Elle était fatiguée, fatiguée de courir après l’argent, d’attendre les clients, de vivre aux crochets de ses parents, mais surtout, de ne pas avoir une vie « comme les autres ». J’ai compris. Je comprends. Je suis rendu là, je crois. Et récemment, la shit hit the fan de tellement de façons et pour tellement de raisons que j’en ai perdu mes assises. Le peu qu’il me restait. 

C’est là que j’en suis. En profonde réflexion. À l’avenir, mon avenir, mon bonheur, ma santé physique et mentale. Il y a des choses comme ça qui n’ont pas de prix.

Et d’autres qui en ont un que je ne suis plus prêt à payer.

4 réflexions sur “Le vent tourne

  1. Tres beau texte et tellement réaliste. Ne laches pas, ou plutôt donnes toi encore un peu de temps: c est un gros projet que tu as lancé et regardes tout ce que tu as appris dernièrement. Oui ce ne se mesure pas en $$, mais tu as ajouté des cordes à ton arc pour ton avenir: tu es plus fort, tu connais d’autres strategies et tu pourras les utiliser dans le futur. Bonne chance mon ami

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