Il y a longtemps que je n’avais pas senti tout ce poids sur mes épaules, cette fébrilité, cette panique latente. J’avais l’impression de bien gérer les nouvelles en continu et l’ingérable propagation du virus jusqu’à ce qu’un jeune de 22 ans commente sur Instagram les dernières mesures mises en place au café : « Fermez s’il vous plaît, pour le bien de tous ». D’un seul coup, en quelques mots, je me suis senti responsable de propager à moi seul le pangolin virus à la Terre entière.
J’ai ruminé pendant des heures. Un peu pour éviter de sombrer. J’ai essayé de trouver une solution pour moi, mes employés et le bien commun, un truc équitable et sensé dans les circonstances qui ne le sont pas. Dans mon coeur, fermer était la seule solution, mais…j’ai hésité, je l’admets, parce que je n’ai rien devant moi. Il y a tout un tas de raisons à cette valse hésitation qui sont difficiles à comprendre en dehors de mes souliers. Je me suis troublé. Je me suis jugé. Il y a morts d’hommes, c’est assez pour s’encabaner chez soi pendant plusieurs semaines. Mais je pense aussi à la mort clinique et imminente de rêves, de projets tenus à bout bras, de quotidiens heureux, de stabilité financière. Lundi soir, j’ai eu l’impression que j’allais tout perdre et ça m’a déchiré le coeur.
Mais hé! on est pas mal tous dans le même bateau. Rassurant?
J’ai fermé le café, finalement. J’ai fait les relevés d’emploi de tous mes dévoués employés et j’ai mis la clé dans la porte, soucieux que ce soit peut-être pour la dernière fois. Parce que malgré l’aide annoncée (qui ne s’appliquera visiblement pas aux cafés, bars et restaurants) et la bonne volonté de tous, certains d’entre nous devront tourner la page. Ça se peut que j’en fasse partie. On venait tout juste de passer les deux pires mois de l’année en terme de rentabilité (février devrait juste arrêter d’exister). Mars s’annonçait ensoleillé. La clientèle, les revenus et tout le bazar étaient au rendez-vous. Poc! Fini oiseau.
Pur hasard, j’avais un rendez-vous de prévu depuis quelques semaines avec ma médecin soleil. Ça s’est passé au téléphone, distanciation sociale pis toute oblige. Étrange moment de discussion où j’ai eu l’impression d’être entendu et compris, mais hystériquement anxieux pour tout, sauf pour le contagieux virus. Je m’étais fait une liste de « symptômes » physiques qui gossent depuis un bout. C’tu un cancer, une dépression, la glande thyroïde, la sclerodermie, la maladie de Lyme? EST-CE QUE JE VAIS MOURIR, DOCTEUR? Une fois l’appel terminé, j’ai eu envie de m’excuser, de lui envoyer une petite carte me désolant d’être un patient que je n’ai jamais voulu être. Je me sens ouach, je dors mal, j’ai mal partout, mes poches sont plus vides que jamais et j’ai beau vivre d’espoir, l’avenir est plutôt gris pour l’instant. C’est pas une raison pour devenir hypocondriaque, bout’crisse.
À fait dire que je suis anxieux (hahahahahahaha!). C’est juste ça. Chu pas malade, tous mes tests sont normaux, je suis en parfaite santé physique, chu juste fucking anxieux. Pis je ne m’en rends pas tout à fait compte quand ça se passe. J’ai quand même quelques années de pratique dans le déni des petits problèmes, étape que j’ai considérée essentielle pour survivre à ma nouvelle vie de faiseur de projets. Mais ça gruge, finalement. Insidieusement et silencieusement. J’ai toujours quelque chose qui traîne dans mon cerveau, quelque part.
Conclusion heureuse?
J’ai appelé mon psy, j’ai pris ma pellule pis mon gaz égal. Qu’est-ce qui peut bien m’arriver de si grave? La faillite, ok, ça sera pas juste de ma faute (haha!). Toute va bin été, comme dirait l’autre. Ou presque. Toi, moi, la Terre malgré cet étrange événement qui occupe nos journées et qui décime trop de gens. On n’a pas le choix. The show must go on. Je vais faire ce que j’ai à faire, trouver des solutions, faire ce que je sais faire de mieux : croire que tout est possible. On va tous se relever de ça un peu éreinté, décontenancé, mais plus fort, je crois. Parce qu’apparemment, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.