J’ai écrit ce texte pour un concours de contes urbains. Le thème était la peur. Je l’ai abordé sur l’angle de la peur du rejet. Il semble un peu long, mais il devait être joué en 10 minutes. Il n’a pas été retenu, mais je suis bien content d’avoir fait l’exercice.
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Ça faisait quelques années qu’on se connaissait. On était dans le même programme au cégep. Je sais pas trop pourquoi, mais on est devenu amis, comme ça, du jour au lendemain.
De très bons amis en plus.
Paraît qu’on devient amis parce qu’on est attiré physiquement par l’autre personne. C’est le premier contact, après tout. Je l’ai donc trouvé beau et il m’a trouvé belle. Pourtant, on était pas si beaux. On était jeune, sans expérience, naïf, lui maigrichon et moi, grassouillette. Et on n’avait pas de style, enfin oui, le style wannabe style des jeunes du cégep, cuvée 1998.
On était tellement ’98.
Toujours est-il qu’on a été amis et qu’on est devenus amants, pis chum et blonde. Anyways, on faisait tout ensemble: les travaux d’école, les sorties, les nuits blanches de fin de session. Toute. Faque on en a rajouté une couche, une couche de love pis de sexe.
Me souviens encore de notre premier baiser. On était chez ma mère – j’habitais encore là – dans le vestibule, entre la porte d’entrée et le long corridor. Y faisait nuit. Il était tard. On était fébrile. Mon cœur devait battre vraiment fort. Fort comme quand t’embrasses l’homme que t’aimes pour la première fois. Des fourmis dans les membres, de l’eau dans les yeux, des bouffées de chaleur. Des sensations dans le sexe. C’est le genre de moment où tu pourrais te faire frapper par un 10 roues que ça f’rait pas mal.
Je pense bien que c’est la première fois que je mouillais autant. Pis lui, j’ai senti son érection. Sa belle grosse érection à travers ses jeans trop larges. Ma première à vie. J’étais un peu retard avec les gars. En fait, c’est plus que j’avais jamais eu l’occasion d’en frencher un avant donc, d’aller plus loin. Mais là, à partir de ce moment-là, on allait faire plus que frencher.
On allait faire l’amour.
Faque on s’est frenché pis yé parti. C’est seulement le deuxième soir qu’on a fait l’amour. Drôle pareil de dire ça: faire l’amour. J’ai l’impression de parler comme mes parents. Mais y paraît que c’est ce qu’on fait quand on aime: l’amour.
Je l’aimais.
L’affaire…le problème…en fait…c’est ça. On s’aimait. Beaucoup même. Je sais qu’il m’aimait beaucoup. Pis ce gars-là, y’était pareil comme c’qu’on nous montrait dans les vues de p’tites filles. Y’était beau, fin, doux, attentionné. C’était toujours mon plaisir avant le sien. Lui, si y v’nait pas, c’était pas grave. Pas question de s’crosser entre mes seins pour se finir. Non. Lui, il se couchait à côté de moi et me caressait longuement. Tendrement. Souvent jusqu’à que je m’endorme.
Pendant ce temps-là, lui, il me regardait.
On a essayé tout plein de choses. J’ai avalé, y m’a mangé, on a essayé toutes sortes de positions, toutes des affaires qu’on faisait tous les deux pour la première fois. Juste parce qu’il fallait essayer, qu’y m’disait. Pis j’étais willing avec lui. Ça m’tentait full.
Esti qu’on a eu du fun! Lui pis sa grosse bite toujours bandée. Toujours prête à me faire jouir. Awwwww, c’était l’bon temps!
Câlisse!
Y’était fif.
Non, mais un osti d’fif!
J’aimais un esti d’fif!
Un esti d’bon fif, parzemple. Intelligent, respectueux pis toute. Mais fif.
De quoi j’allais avoir l’air quand le monde allait apprendre que j’étais en couple avec une tapette? Kessé que le monde allait bin dire?
Pis moi? PIS MOI? Bin moi, je l’aimais! J’avais une perle entre les mains, mais une esti perle rose qui mange des graines, bout’crisse!
Pis si j’étais responsable?
Genre pas assez féminine, pas assez belle, pas assez bonne au lit. Et si j’étais damnée, genre poursuivie par un mauvais sort qui attire les gars à paillettes?
Pire, et si c’était la dernière fois qu’un gars s’intéressait à moi?
Jour UN de la bombe atomique qui a détruit ma vie amoureuse, tout le monde était bin content pour lui:
« Tu dois tellement te sentir soulagé! »
« Ç’a pas du être facile de garder ça pour toi aussi longtemps! ».
Pis moué, chaque fois que je devais l’annoncer à des proches, on me répondait:
« Bin, oui, c’était évident…! »
Comment ça évident?
Évident comment?
Tant qu’ça?
C’est juste moi l’épaisse qui l’a pas vu v’nir?
Sinon, on me servait le fameux maladroit et ô combien insultant « un de perdu, dix de retrouvés, tsé! ».
Perdu, perdu, FUCK YOU!
Je l’aimais, moué, j’avais pas envie d’en trouver 10, j’en voulais un, pis c’est lui que je voulais!
Faque c’est comme ça que j’ai entamé ma vingtaine, flushée par une tapette, frustrée par la vie. Pourtant, j’ai pas eu beaucoup de symptômes. J’ai presque pas pleuré. Le fait qu’il me laisse pour un gars était bin moins dévastateur que si ça avait été une fille. Tsé, au moins, avec un gars, y’avait pas de compétition possible.
Je ne savais juste pas que quelques temps plus tard, ça allait provoquer une tonne d’affaires pas l’fun.
Le fait qui soit gay a rien changé, finalement. Se faire laisser, quand t’aimes celui qui t’laisses, c’est juste pas simple, pis ça réveille ce que t’avais réussi à enfouir pendant un certain temps: l’idée que ça puisse être le dernier. Quand tu redeviens célibataire, tu flair le danger de rester tu seule pour le reste de ta vie. Comme si celui-là, plus wise que les autres, avait enfin compris la personne que t’es vraiment: bonne à rien.
Pendant plusieurs mois y s’est rien passé de majeur. Sans être totalement anesthésiée, disons que la vie continuait « comme d’habitude ».
Tout s’est « bien » passé jusqu’à ce que je rencontre un gars – qu’on va appeler Serge juste parce que, de toute façon, c’est le nom d’un gars que tu présenterais pas à tes parents :
« Salut! Salut! Comment tu vas? T’es belle? Veux-tu sortir avec moué? »
Fuck!
Je fais quoi?
J’ai perdu tous mes réflexes de cruise.
J’ai l’air d’un lémurien sur l’Ativan.
Aucune réaction, aucune émotion, juste l’envie de courir, mais incapable de le faire.
Figée.
Muette.
L’air d’une atardée.
Fuck-eeeeeee!
Anyways, faut croire que j’avais pas de meilleurs réflexes avant puisque je suis tombée amoureuse d’une tap’, s’il est utile de le rappeler.
Y’était beau en esti, le Serge. Grand, bâti, barbu, d’la corne su’é mains, un homme avec un H aspiré. Une grosse voix chaleureuse. Du poil su’ l’torse.
Mais pourquoi moi?
Moi là, la pas belle, la pas bonne, la pas capable qui a juste réussi à rencontrer un gay pis qui s’est fait domper.
À partir de là, de sa « déclaration », me suis mise à anticiper toute sortes d’affaires weird. J’entrevoyais déjà le danger de me donner toute entière pour fuck all ou de me retrouver seule dans 1 mois, de l’espoir plein la panse, encore une fois.
Ça se peut juste pas qu’y s’intéresse à moi.
Ça. Se. Peut pas.
« Ça, ma p’tite madame, c’est la peur », que m’a dit mon psy. Ça, pis que j’ai pas confiance en moi.
Surprise!
Faque j’ai laissé le dude me baiser une fois, sans grande conviction (moi, j’parle, lui y’était fucking convaincu) et j’ai pas donné suite. Y m’a dit des belle affaires, mais j’ai pas répondu.
Y frenchait bin le grand câlisse.
Me suis plutôt enfermée dans ma bulle de pas-de-confiance-en-moi pis de peur-d’être-heureuse pis j’ai attendu que le temps passe.
Loooooongtemps.
Quelques mois.
Presque une année complète.
J’ai fui.
Les gars, les sorties, les amis.
Me suis achetée un chat et me suis concentrée à apprendre à tricoter tu seule sur mon sofa, en regardant Love Actually en boucle. Pis flatter mon chat. Une vraie de vraie Bridget Jones.
Me geler le cerveau pour anesthésier toutes les émotions négatives. La peur.
Ouin.
Cé ça quié ça.
Pas de gars, pas de peine. Pas de peine, pas de peur.
Me semble que c’est clair.