J’ai 15 ans, môman

Je suis né en 1980. Cette année-là, on a pu vivre l’arrivée au pouvoir de Robert Mugabe en Rhodésie du Sud (qui deviendra le Zimbabwe peu de temps après), le lancement de la chaîne CNN, l’élection de Reagan aux États-Unis, sans oublier le référendum perdu sur la souveraineté-association au Québec. Et je suis né un 7 octobre, sous un ciel gris et peut-être un peu de pluie. Accessoirement – je l’ai appris récemment – c’est aussi le jour de naissance de Heinrich Himmler, haut gradé du IIIe  Reich et père des camps d’extermination. Space de même. Ceci n’explique pas cela, heureusement, mais j’avais envie d’en parler.

Faque, j’ai eu 15 ans en 1995. Plate année, plate adolescence. Si je me souviens bien, j’étais plutôt gras, j’avais les cheveux coupés en champignon (tête de gland qu’on m’appelait), on me prenait parfois pour une fille quand je portais une tuque, j’avais les dents croches et ma puberté avait décidé de prendre des vacances prolongées. J’étais jeune, laid et inexpérimenté. C’est un peu ça, parfois, avoir 15 ans.

Déjà à l’époque, j’avais un faible pour les gars, mais je ne l’assumais pas. J’avais trop peur de tout et j’étais beaucoup trop gêné pour faire quoi que ce soit d’engageant. Et ce n’était pas encore tout à fait « normal », les tapettes. J’avais déjà entendu parlé du défilé de la Fierté, mais c’était du monde qui marchait les fesses serrées, qu’on me disait. En plus, j’étais pas willing pour deux cennes, j’avais jamais touché à l’alcool et la drogue, jamais fait de mauvais coups, j’obéissais toujours à mes parents et j’avais le sexe de la grosseur d’une carotte « baby-cut ». Rien pour me donner envie de faire le party. J’avais des p’tites blondes, par contre, avec qui j’ai dû échanger deux ou trois becs secs sans conséquence. En somme, j’étais tellement coincé et inquiet face à la vie que j’ai pas vraiment vécu de crise d’adolescence. Ma mère vous dirait que j’ai commencé ma crise d’adolescence à 21 ans, quand j’ai eu un minimum de jugement, mais que c’était plus le temps.

Au secondaire, les tests de choix de carrière ne donnaient jamais des résultats satisfaisants. J’aurais voulu être astronaute, Céline Dion, pilote automobile, architecte de gratte-ciel, premier ministre, chef d’entreprise, princesse héritière d’un grand empire ou pape. Ouioui, PAPE. J’avais un certain penchant pour le pouvoir et le prestige. Mais les tests voulaient que je sois hôtesse de l’air. J’aime l’avion, mais pas tant qu’ça. Toujours est-il que, comme beaucoup de Y, j’ai rêvé à tout ça sans trop faire d’effort pour y arriver. La peur de l’inconnu, sans doute. Ou de l’effort, tout simplement. On ne m’a peut-être pas assez expliqué qu’il n’y a que les efforts qui sont récompensés. Ou la définition de regret. J’ai plutôt bien réussi, tout de même, mais avoir compris assez tôt, j’aurais peut-être fait autre chose. Anéwé, le concept de choisir une carrière pour la vie à 18 ans, il va sans dire, est un peu étrange.

Reste que le début de l’adolescence est généralement une période salement ingrate. C’est à partir de ce moment que, sans en avoir les attributs, ni la compréhension, ni le jugement, on commence à te parler comme un adulte et à te demander d’agir comme tel. On essaie de te préparer à affronter ce monde cruel par toi-même. Parfois ça marche, parfois moins. Essentiellement, t’as souvent rien de vraiment glorieux derrière toi, t’as peu ou pas de réalisation concrète, un physique ingrat, ZÉRO confiance en toi, pis tu sais bin pas la job que tu pourrais aimer faire pendant les 45 prochaines années. T’as des rêves de grandeur fomentés par Walt Disney et ça se résume pas mal à ça. DRAMAAAAAA.

Dans mon teeeeeemps, il y avait internet, mais c’était vraiment loin d’être rapide. Avec un modem 28.8 kbits par seconde, on obtenait de courtes vidéos avec une qualité d’image discutable et des photos dont le dévoilement se faisait ligne par ligne. On apprenait à être patient, un peu. Et le world wide web était avant tout un divertissement. Faque, à défaut de savoir comment avancer dans la vie, j’ai choisi de m’affirmer gentiment dans les arts et les études. D’autres, peut-être plus perdus, ont choisi d’essayer les drogues, de fumer en cachette, de jouer à touche pipi avec leur voisin. Peu importe le moyen, ça demandait un certain courage d’action. Le mot émancipation prenait un peu plus son sens. Enfin, il me semble.

Tout était différent. Les voyages en avion étaient un ÉVÉNEMENT (mes parents ont vu l’Europe pour la première fois à 40 ans!), l’essence coûtait 35 cents le litre, on pouvait encore ramener des souvenirs uniques de chaque grande ville du monde. On lisait des LIVRES en papier, on cherchait dans un BOTTIN en papier, on trouvait la définition d’un mot dans un DICTIONNAIRE en papier. On APPELAIT les gens, on utilisait un FAX, on se DÉPLAÇAIT en personne pour déposer un cv. Les magasins étaient fermés le dimanche, une grande sortie équivalait à aller manger au St-Hubert, pis on n’avait pas de iPod, iPad, iPhone, mais un WALKMAN. Tout était assez circonscrit dans le temps et l’espace.

Qu’on me comprenne bien, je n’ai rien contre progrès, au contraire. Je suis moi-même un produit de ce progrès (soupirs).

Je me dis simplement qu’avoir 15 ans en 2015, ça ne se vit plus de la même façon. Autre époque, autres mœurs, qu’ils disent. Tout est tellement instantané et magnifié et JETABLE qu’il est possible qu’on ait peu à peu perdu le sens de l’existence. On peut devenir une star instantanée sur YouTube et gagner sa vie. On peut participer à un concours télé, devenir chanteur, chef cuisinier ou animateur télé et être connu mondialement. Avec SnapChat, Facebook, Twitter, on peut communiquer tout et n’importe quoi à l’instant où ça pop dans notre tête. Vite, vite, vite. On peut aussi utiliser la carte de crédit d’un loved one pour se payer la traite en ligne à son insu, facilement, dans le confort de son salon. Et nier jusqu’au bout. Un peu tout est exacerbé et tout croche. Tout croche à l’échelle planétaire, c’est croche en esti. Je ne sais pas, je m’interroge.

Les possibilités sont plus que jamais infinies ET accessibles. Les jeuuuuuunes cherchent à établir leurs propres limites et celles des autres dans un monde où les limites sont devenues élastiques et plus ou moins cohérentes. Il semble être difficile de savoir comment devenir « quelqu’un », les définitions d’avoir et être étant devenues tout et n’importe quoi. Le quotidien de ces jeunes-là est surtout devenu une recherche perpétuelle d’attention égoïste et de reconnaissance instantanée. Faire sensation à tout coup. La vision à long terme est un concept abstrait. Certes, il peut y a des conséquences aux actions, mais jusqu’au prochain tweet, retweeté des milliers de fois. Pour rien.

Ce qui n’a pas changé pour eux comme pour nous à leur âge, c’est ce qui se passe à l’intérieur. Cette recherche de l’identité, de l’amour, la peur du vide et de l’inconnu, ce stupide et inutile « mal de vivre » de l’adolescence. Et parfois, certains drames humains.

Cette course vers toujours plus, mieux, tout de suite, cette fear of missing out, ça, c’est différent. C’est ce qui me fait penser que je préfère encore mon « 15 ans » au leur. Sans aucun doute, mon « époque » était fuckées à plusieurs égards, mais on avait une tentative de balises plus claires pour nous aider à mieux cheminer. On courrait moins après le temps et un dépôt de projet n’avait pas la même valeur qu’une opération à cœur ouvert. On avait des repères qui avaient trimé dur pour arriver au sommet. Inspirants, au demeurant.

Pour une fois, mon jardin a l’air plus vert que celui du voisin.

Avoir 15 ans, c’est un peu rushant. Pour tout l’monde. Et je ne vois pas nécessairement comment faire pour qu’il en soit autrement et ce, peu importe la génération. Nous aussi, adultes des temps modernes, on a un peu perdu le contrôle sur le pourquoi du comment. Des éclopés et des irrécupérables, il y en aura toujours, mais à travers tout ce bordel de contradictions, il faut essayer d’en prendre un ou deux par la main, les aider à prendre une pause du tourbillon et leur montrer un minimum d’affaires qui importent dans la vraie vie comme le respect de l’autorité, la loyauté, la confiance, l’effort.

Un minimum, qui fera toute la différence au moment opportun. Enfin, j’espère.

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