Hier soir, j’ai assisté au 10e combat sur la langue de bois. Tour à tour, des personnalités tous azimuts ont livré leur impression sur ce qu’est, in two thousand sixteen, la langue de bois. On a entendu des exemples parfois très concrets et d’autres plus métaphoriques.
Puis, il y a eu Micheline Lanctôt.
J’aime cette femme d’amour. J’aime son franc-parler, sa verve, son humour, le timbre de sa voix, sa prestance, son attitude-je-m’en-contrecrisse. C’est une boomer et fière de l’être. Elle a été de tous les combats de société depuis la Révolution tranquille. Je l’admire.
Hier, cependant, elle était fatiguée. Elle a répété qu’elle était fatiguée de se battre, d’espérer, de rêver pour la masse qui elle, s’est mise à genoux. Elle prétend que nous, générations X, Y, Z et la C – la nouvelle – que nous ne rêvons plus, que nous acceptons l’ordre établi, qu’on s’aplaventrit devant l’autorité. Qu’au printemps 2012, on a cogné des casseroles quelques semaines avant que le gouvernement nous fasse peur et qu’on se taise. J’ai pourtant souvenir d’un autre moment beaucoup plus effervescent. Il me semble plutôt que nous ayons manifesté pendant des mois, soir après soir, à coup de 400 000 personnes parfois, contre une injustice en éducation et finalement, contre toutes les injustices. Oui, on a arrêté de faire du bruit, mais on a obtenu un petit gain de cause: on s’est débarrassé du gouvernement en place, du moins temporairement.
Hier donc, elle était fatiguée ET frustrée. C’est un peu lassant.
Effectivement, les libéraux sont revenus au pouvoir, plus forts encore, mais je ne crois pas que ce soit particulièrement la faute des X, Y, Z, et des C.
Est-ce que la tournure du scrutin de 2014 fait de nous des perdants ? Je ne crois pas. Est-ce que nous sommes un peu perdus? Possiblement. Est-ce que nos priorités ont changé ? Assurément. Et d’après vous, ça part d’où? On fait un peu avec ce qu’on nous a légué. Ce n’est pas une excuse, mais un fait. Les boomers qui se sont battus pour sortir de la Grande Noirceur l’ont fait parce que l’avenir devant eux était sombre, voire inexistant, du moins pour une partie de la population, les francophones en l’occurrence.
Ce sont eux qui ont bâti les grandes institutions qu’on connaît aujourd’hui. Ce sont eux qui ont créer la « classe moyenne », l’assurance maladie, la Caisse de dépôt, les CLSC, le réseau des universités du Québec, l’assurance automobile. Ce sont eux qui nous permettent maintenant de vivre plus aisément, plus librement, un peu plus en sécurité et plus instruits. Mais ce sont également eux qui tiennent encore les rênes du pouvoir arrachées jadis aux apôtres de l’Obscurantisme. C’est dire que si les nouvelles générations peinent à prendre leur place, c’est un peu parce que les boomers s’accrochent et laissent peu de place au changement. Les cadres qu’ils ont établis pour obtenir plus de liberté et de contrôle sur leur destinée, sont les mêmes qui nous empêchent un peu de progresser.
En somme, ils se sont battus quand c’était le temps et ils ont gagné. Bravo! Nous en sommes fucking reconnaissants. Le ras-le-bol était généralisé et les circonstances le permettait.
Notre avenir n’est pas sombre. Il est brouillé, mais pas sombre. Les possibilités sont encore endless, c’est déjà une nette progression par rapport à la Révolution tranquille. Cela étant dit, une révolution économique, politique, sociale et culturelle est à nos portes et elle est nécessaire, vitale. Il y a urgence d’y réfléchir, de poser ses assises, et il y a urgence d’agir, mais avec mesure. Parce que le système hérité des boomers est mauditement compliqué à contourner. Certes, nous sommes un peu résignés, léthargiques face aux scandales, à la corruption et à la langue de bois, mais ce n’est pas une question de générations. C’est une question de conjonctures.
Et j’oserais avancer que ce sont les vieux qui sont les plus désabusés. Sont fatigués, tsé.
Le jour où nous pourrons renverser un gouvernement par la rue arrive. On le voit partout dans le monde. Le pouvoir retournera vraisemblablement au peuple dans un futur rapproché. Et encore une fois, ce ne sera pas une question de générations.
Au Québec, en 2016, il n’y a pas de films ni de livres mis à l’index. On peut dire ce qu’on veut, quand on veut, à qui ont veut. On peut s’exprimer sur tous les sujets, sur toutes les tribunes. Les femmes ont le droit de vote, les gays ont le droit de se marier, on reçoit 55 000 immigrants annuellement, on profite d’un rare niveau de droits et de libertés fondamentales, on a accès à une éduction abordable, des soins de santé gratuits, de l’eau potable. Ce pourrait être vraiment mieux, mais c’est loin d’être le Goulag.
Pour ce qui est du rêve, je suis entouré de gens motivés, inspirants, idéalistes. Des entrepreneurs remplis de rêves, j’en connais un char pis une barge.
Par exemple, j’ai une amie qui, à 38 ans, un enfant sur les bras, une maison, et quelques dettes, a quitté son emploi après 15 ans de loyaux et dévoués services pour se lancer dans le vide. Elle rêve de mieux, de plus authentique, de plus stimulant, de vivre selon ses principes, de donner à sa fille des outils qu’elle considère essentiels pour l’avenir. C’est une femme remplie de fougue, d’une énergie contagieuse et d’une passion de la vie démesurément inspirante. Elle ira loin.
Il y a moi aussi. J’ai quitté mon emploi stable et payant il y a un peu plus d’un an pour lancer une entreprise dans un domaine fragile. J’ai pris le risque de vivre selon mes priorités, de faire de ma passion un travail et de me bâtir une vie qui me ressemble. Si ce n’est pas ça rêver, je ne sais pas ce que c’est.
Le monde, ça peut aussi se changer au quotidien, à petite échelle, une action à la fois. Pas besoin d’être un mouvement national et concerté à chaque fois pour que ça en vaille la peine. Il n’y a qu’à regarder les gens tous les jours pour constater qu’il y a présentement une révolution silencieuse qui s’opère. Les gens veulent de la qualité, du bio, payer moins, vivre mieux, avoir de meilleurs horaires, être leur propre patron, aimer leur job et VIVRE le reste du temps. Je crois que c’est ça, notre révolution. Voyez, pas toujours besoin de se taper su’a yeule.
J’ai des amis en politique, en finances, dans des OSBL, en coopération internationale, en droit, en entreprenariat. Chacun à leur façon, ils améliorent leur quotidien, pour eux et leurs proches, un projet à la fois. Ce sont eux qui changeront le monde d’aujourd’hui, avec ou sans Micheline Lanctôt.
Qu’elle soit fatiguée ou pas.
Merci pour ce compte-rendu. Je cherchais quelqu’un qui avait assisté à la soirée.
Cependant je ne suis pas d’accord avec toi : les beaux projets et réalisations des amis que tu mentionnes sont des projets personnels et INDIVIDUELS.
Il n’a plus de projets de société au Québec, plus de coalition à part la CAQ (!), plus d’idéal communs, plus de rêves collectifs – à part un train électrique de 5,5 milliards, cadeau de la Caisse de dépôts avec l’argent de nos retraites. Wow.
Pourtant le Québec avec ou sans tutelle fédérale aurait pu de par sa taille et la richesse de sa culture, de par sa mixité et la facilité qu’on a de vivre ensemble avec nos valeurs sociales-démocrates devenir un modèle de société post-capitalisme, post néo-libéralisme dévastateur qui inclurait toutes les valeurs que nous chérissons, du bio aux énergies renouvelables, des transgenres aux mosquées de quartier, des scolarités gratuites à un système de santé moderne financé par l’état et non privatisé au plus offrant.
Mais non, on préfère mettre notre argent au soleil quand on est riche et quand on fait partie de la classe moyenne, s’acheter un beau RdC de duplex à Rosemont avec jardin et BBQ de l’année et 2 places pour les 2 chars (pas électriques) parce que sinon ça fait trop loin pour la garderie du deuxième.
Je suis un X, j’ai 50 ans, mon père a fait mai 68 en France et comme la génération d’avant moi, comme Micheline, je suis fatigué, découragé et après deux référendums et 25 ans de gouvernements corrompus je suis totalement désabusé, tsé. Car les actions et les engagements des jeunes aujourd’hui ne m’impressionnent pas. J’entends par là que l’ouverture d’un café équitable qui sert des lattés à 5$ par un barista barbu en fixie ce n’est pas du progrès social pour moi. C’est juste une mode. Parce que tout initiative économique aujourd’hui qu’elle soit collective, d’économie sociale, technologique, culturelle ou autre n’a pour but que de devenir une startup qui lèvera du capital à faire rougir Taillefer et Zuckerberg. Il est beau l’idéal…
Franchement, elle est où la révolution économique, politique, sociale et culturelle dont tu parles?
Tous les héros sont morts. Il reste à peine un Gabriel Nadeau-Dubois qui nous guidera peut-être un jour et à la rigueur Fred Savard. Pour le reste de la gauche bobo caviar comme tout tes amis et dont je fais aussi partie, il y a le projet de vivre le mieux qu’on peut, un geste à la fois. Mais encore une fois, dans mon livre à moi, je ne vois poindre aucune révolution. Juste des tentatives individuelles d’améliorer son sort, ce qui est déjà beaucoup. En passant je sais de quoi je parle pour avoir déjà vécu en Asie et au Brésil, où les gens meurent pour toutes sortes de raisons dans ta face «parce que Dieu l’a voulu ainsi» oui, en 2016.
Pour terminer, comme Voltaire faisait dire à Zadig (de mémoire): «cela est bien dit mais allons cultiver notre jardin». Et dans mon cas il y a de forte chances qu’au moment de prendre ma retraite, ce soit loin d’ici et au soleil si possible 😉 Comme un vrai snowbird, et je m’en fous. Comme tout le monde.
C.
Je comprends et j’acquiesce. Cependant, je crois aussi que ce besoin de trouver SA place au soleil créera éventuellement un mouvement de masse suffisant pour bouleverser l’ordre établi. Parce que ce n’est pas tout le monde qui a cette chance. Et l’inégalité des chances finit toujours par bouleverser l’ordre établi. Cela étant dit, des héros, il y en a moins, effectivement. Je me demande encore qui on pleurera dans 50 ans.
Pour ce qui est du Québec et de sa richesse, je vous rappelle tout de même que depuis 2003, nous élisons, élections après élections, des gouvernements sans grande vision sociale-démocrate ni réelle envergure. Je me demande donc, de quoi aurait l’air un Québec indépendant une fois la frénésie du nouveau pays passée.
Il est très possible que vous soyez fatigué et découragé, mais imaginez l’image que ça envoie aux jeunes générations qui ont encore envie de se battre. Ça non plus, ce n’est pas très encourageant…