Paul. On ne se connaît pas. Je vais t’appeler par ton prénom et te tutoyer parce que le respect ça se mérite. Il y a une chance quasi inéluctable que tu sois notre prochain premier ministre la semaine prochaine. Bravo pour l’effort, si on ne se base que là-dessus, tu mérites amplement le poste. Par contre, pour l’instant, tu me fais peur et tu fais peur à beaucoup de gens. Même si le Parti Québécois est en avance dans les sondages et qu’il vogue vers une majorité certaine, 70 % de la population n’est pas certaine que c’est le bon choix. C’est notre système, je le respecte et on s’en fout quand ce sont les bonnes personnes qui sont en poste, tous partis confondus.
Ton discours sur l’immigration est volontairement populiste. Tu dis avoir reçu des menaces de mort à ce sujet. C’est donc qu’il y a un problème avec le rendu. Il n’est pas positif. Il est délibérément tourné vers le problème de l’autre. Revoir les seuils, les exigences en matière de langue, le type de candidats qu’on accepte (économique, linguistique, regroupement familial, name it), soit. Mais indirectement pointer du doigt nos problèmes de société sur l’immigrant, c’est facile, et c’est surtout malhonnête. J’ai lu un texte où ça disait « Tu sais fort bien que ce ne sont pas les immigrants qui ont construit des condos, spéculé sur l’immobilier et flippé des propriétés en évinçant leurs locataires » et c’est assez juste. Bien que la spéculation étrangère ait fait augmenter les prix des condos, le problème n’est pas là. Le système est broken, oui, mais ce n’est pas de leur faute. Revoir les critères et la manière, aucun problème, mais ils ne sont pas le fond du problème.
J’entends bien évidemment que les immigrants, individuellement, ne sont pas ceux que tu souhaites viser directement. Mais pour beaucoup d’électeurs, surtout de droite, c’est le message qu’ils perçoivent, qu’ils apprécient et tu le sais. Ce message est dangereux, volatile, dans l’air du temps, mais on devrait TOUJOURS s’y opposer avec aplomb. Le véritable problème que tu ne sembles pas voir, c’est que pour beaucoup d’emplois, les seuls humains qui ont envie de travailler sont issus de l’immigration. Ils sont efficaces, dévoués, ponctuels et respectueux. On les paie bien aussi. A contrario, selon mon expérience récente et passée, beaucoup de candidats québécois moins spécialisés et « de souche » donnent l’impression d’être paresseux, arrogants, je-m’en-calice, jamais assez payés et régulièrement absents. Difficile de faire rouler une entreprise quand le moindre effort, c’est déjà trop.
Je me retrouve donc devant peu d’options le 5 octobre prochain : 1. encourager le parti sortant en me disant que l’équipe sera renouvelée avec le départ des cabochons (sauf France-Élaine Duranceau, malheureusement), 2. Voter pour le Parti libéral, mais ce serait contre ma nature profonde, 3. Voter pour les conservateurs avec leur trâlée de candidats aux positions douteuses, 4. Voter pour Québec solidaire, qui ne sera jamais élu ou 5. Voter pour toi et le Parti québécois, mon parti naturel depuis toujours, mais me boucher le nez tellement ça sent mauvais.
Ou 6. Annuler mon vote.
C’est évidemment interdit dans ma religion tellement je considère ce droit fondamental et précieux. Mais voter pour un candidat comme toi, arrogant, mesquin, contrôlant, imbu de soi-même et potentiellement imprévisible ne m’enchante pas du tout.
Je vote toujours par anticipation tellement je suis convaincu de mon choix à chaque élection, mais je vais attendre. Attendre que tu te replaces les chakras d’ici le 5, que tu reviennes avec limpidité sur tes intentions en ce qui concerne l’immigration et que tu agisses en premier ministre inclusif et accueillant. Parce qu’une démocratie ne se résume pas à la loi du plus grand nombre : elle se mesure aussi à la façon dont elle traite ses minorités.
Je terminerai en te suggérant d’aller voir le film Pauline Julien : Femme pays, et surtout de prêter l’oreille à cette scène où Gérald Godin, très malade, prend la parole une des dernières fois à l’Assemblée nationale. C’était le 8 juin 1993, pendant le débat sur la loi 86. Il y parle de la « lingua del cuore », la langue du cœur qu’on parle à la maison, et de la « lingua del pane », la langue du pain, celle qui permet de gagner sa vie. Pendant longtemps, disait-il, la langue du pain au Québec était l’anglais. Son combat, c’était que les nouveaux arrivants puissent garder leur langue du cœur tout en faisant du français leur langue du pain. C’est précisément ce que j’en pense.
Quelques années plus tôt, le 10 décembre 1986, alors qu’il siégeait dans l’opposition, il disait ceci : « Le Québec, terre d’accueil, oui, mais d’autant plus si le Québec est fort économiquement et culturellement, car l’un ne va pas sans l’autre en ce qui me concerne, d’autant plus s’il est vrai que l’immigration remplacera la natalité comme source de nouveaux citoyens dans les années qui viennent. » Il ajoutait qu’une belle déclaration ne vaut rien sans les moyens qui viennent avec, et qu’on ne dira jamais assez aux gens qu’on les aime. Des principes qui devraient guider tes propositions en matière d’immigration.
Tu vois, Paul? Gérald Godin ne pointait pas les immigrants du doigt. Il se battait pour qu’on leur donne les moyens de s’intégrer de la bonne façon. L’accueil et la langue, même combat. Revoir les seuils, c’est ok. Mais faire de l’immigration un problème structurel central, c’est réducteur au possible.
Les immigrants sont une force autant culturelle qu’économique. C’est aussi avec eux, quoi que tu en penses, que tu feras ta chère indépendance.
J’aurais tendance à vouloir les chouchouter et mieux les accueillir plutôt que d’en faire des épouvantails. Le 5 octobre j’irai donc voter en me bouchant le nez. En espérant que je ne me serai pas trompé sur tes véritables intentions.