Personne derrière le comptoir

Mon dernier texte a suscité beaucoup de commentaires positifs et un peu d’indignation. Une indignation minoritaire, mais forte, vitriolique, remplie de procès d’intention.

Évidemment, je l’ai peut-être un peu cherché. J’ai choisi des sujets sensibles, la politique et l’immigration, qui soulèvent pas mal toujours les passions, s’il en est. Pourtant, ce n’est pas précisément là-dessus qu’on m’a pointé du doigt. C’était davantage sur le passage concernant la hardiesse au travail des Québécois « de souche » versus les immigrants. On m’a prêté toutes sortes d’intentions à ce sujet, allant de violent envers mon peuple, québécophobe, de droite et abuseur de mes pauvres employés issus de l’immigration. Pourtant, j’ai bien précisé qu’ils étaient traités avec les mêmes égards que tout le monde. Ils veulent travailler et en ont besoin, mais ils viennent aussi de loin, ont quitté leur pays par obligation, parfois comme réfugiés. Je ne souhaite ça à personne. J’essaie donc de leur offrir un environnement confortable et sécuritaire. Et je ne vais pas m’excuser d’avoir un faible pour ceux qui arrivent de loin et qui travaillent fort.

Naturellement, toute cette partie implicite a été évacuée au profit d’un grand nationalisme aveugle où le Québécois moyen ne mérite pas d’être pointé du doigt pour QUOI QUE CE SOIT. C’est mal, c’est sale et c’est anti-québécois. Le « on ne travaille pas assez » du Lucien Bouchard gate. On ne critique pas son peuple, ç’a l’air, sous aucun prétexte. Pourtant, il est loin d’être parfait, notre peuple.

Parlez-en dans les chaumières, d’ailleurs. Pas une seule personne de mon entourage n’était en désaccord avec le fait de la paresse d’une certaine frange de Québécois au travail. Pas une. Je ne prétends pas faire de la sociologie : je parle de ce que je vis comme employeur depuis 11 ans et de ce que j’entends autour de moi. Tous constatent un changement de paradigme depuis la pandémie. Combien de personnes ont tout bonnement disparu du secteur des services durant cette période pour ne jamais y revenir? (Selon l’Institut du Québec, il n’y a pas eu de « grande démission » au Québec comme aux États-Unis, mais beaucoup de travailleurs ont quitté l’hébergement, la restauration et le commerce de détail pour se replacer dans des secteurs en croissance comme l’enseignement, les services professionnels, la finance et la fonction publique.) On est super contents pour eux, il va sans dire, mais ceux qui les ont remplacés ne prennent pas leur job à bras-le-corps comme les ceuzes « d’avant ». Mon impression personnelle, sans plus. Et barista à 25 $/h incluant pourboires, je ne sais plus si on peut parler de job mal payée. Ce n’est pas être anti-toute que de le constater. C’est peut-être même une bonne occasion de se questionner sur la suite.

J’extrapole, j’exagère aussi le trait sans doute, mais vous comprenez le topo.

Ce n’est pas une preuve, mais une illustration parlante, même si en région éloignée : le Tim Hortons aux Îles-de-la-Madeleine a fermé cet été après 31 ans d’existence faute d’employés. Pourtant le taux de chômage est plutôt élevé là-bas [le plus élevé au Québec : 8,9 % contre 5,6 % en 2025 pour la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine], du moins le saisonnier, mais Tim, ce n’est pas assez bon pour le peuple. Le secteur des services n’est pas assez bon, pour beaucoup de gens, apparemment. Il aura fallu embaucher des immigrants pour combler plusieurs postes jusqu’à ce que les règles d’immigration se resserrent et les renvoient chez eux (le franchisé ne comptait plus que sur deux employés canadiens; après la pandémie, en 2022, il a dépensé 200 000 $ pour recruter 14 travailleurs étrangers, dont 13 des Philippines. Ce sont surtout leurs permis de travail, non renouvelables à cause des resserrements de 2024, qui les forcent à partir; la fin du PEQ leur a aussi fermé la voie vers la résidence permanente). Il y a bien sûr d’autres facteurs qui ont mené à cette fermeture : le logement rare et cher, la saisonnalité des emplois liés aux pêches et au tourisme, mais la pénurie de main-d’œuvre locale est un facteur certain.

Qui plus est, selon plusieurs Madelinots, beaucoup de travailleurs estivaux de ces Îles viennent de la terre ferme parce que c’est difficile de trouver des insulaires qui sont prêts à le faire. Vous me direz, à juste titre, que les Îles, c’est la région la plus vieillissante du Québec et que les jeunes ont déserté. C’est vrai, et c’est une bonne partie de l’explication. Mais ça ne change rien au fond de l’affaire : quand les seuls bras disponibles viennent de l’autre bout du monde et qu’on les renvoie chez eux, il ne reste plus personne derrière le comptoir.

Je refuse qu’on résume ça à : ils travaillent fort parce qu’ils n’ont pas le choix, que leur statut en dépend. C’est en partie vrai, et c’est justement pour ça que j’essaie d’être un bon patron. Mais la précarité n’explique pas tout : elle n’explique pas le sourire, le dépannage spontané et le soin mis dans le travail.

Et chez moi, sur le plancher, ça ressemble à quoi?

  1. Je me suis fait demander par un employé qui j’étais pour leur dire quoi faire, que j’arrivais dans le café comme si j’étais chez moi (sachant très bien que c’est MON café).
  2. J’ai eu beau donner des directives claires et posées à un autre, il s’en torchait systématiquement avec un air de « pas mon problème ». Rouspéter, contester, remettre en question, marmonner qu’on ne le respecte pas, yadda, yadda, yadda.
  3. Une employée a donné sa démission, sans donner ses deux semaines de préavis et en choisissant les derniers quarts de travail qu’elle ferait. Je lui ai dit de ne pas revenir du tout.
  4. Dépanner? Rarement. Leurs besoins personnels passent avant tout. Leur qualité de vie, leur horaire, leur équilibre. Au détriment de tout. Je le souhaite à tout le monde, cet équilibre (moi le premier), mais une société fonctionnelle, comme une équipe, est basée sur l’entraide, le partage, le compromis. Ça ne peut pas être chacun pour soi en tout temps. Et devant ça, je reste toujours mitigé sur la réaction à avoir : empathie ou incompréhension.

Aller à la guerre avec ce monde-là, c’est courir vers une mort certaine, moi j’dis.

Est-ce que tous les Québécois sont comme ça? Bin non. J’en connais des tonnes de vaillants, des loyaux, des qui se fendent le cul en quatre parce qu’ils le veulent bien. Est-ce que tous les immigrants sont des saints? Non plus. Mais quand je fais le bilan de mes dernières années comme employeur, la tendance est là, et je refuse de faire semblant de ne pas la voir pour ménager l’orgueil national. Aimer son monde, c’est aussi être capable de lui dire quand il se traîne les pieds.

Critiquer les siens, ce n’est pas les trahir. C’est peut-être croire qu’ils peuvent faire mieux.

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