De la brume dans mes lunettes_extrait #11

– Bin je date un gars depuis quelques semaines, mais ça ne mène nulle part. Il veut, il veut pas, il veut, il veut pas. Quand on est ensemble, il est pas toute là, mais quand ça fait quelques jours qu’on s’est pas vu, il me texte pour me dire qu’il s’ennuie. Yé weird. Beau, grand, sexy, mais weird.

– Comment s’appelle le beau fucké?

– Jonathan. Il est anglophone. De l’Estrie. Ses parents ont un commerce là-bas. Y travaille avec eux, mais il aime pas c’qui fait pis ça le rend bougon, mais y fait rien pour changer. Tsé, là! Quelqu’un qui se donne la chance d’être heureux!

– Quel âge il a, coudonc?

– 35 ans, ‘magine! 35 ans et il ne sait pas ce qu’il veut. J’essaie de l’encourager, de lui faire voir la vie autrement, yé bucké… « my parents need me, I don’t know what else I could do, bla, bla, bla, I don’t want to go back to school, bla, bla, bla.

– Je vois ce que tu veux dire. Me semble que c’est pas la première fois que tu tombes sur un type comme celui-là.

– Non, je peux te faire une liste longue de même de gars comme lui : Rodrigo, Aamir, Felipe, Francesco, name it. C’est pas facile rencontrer quelqu’un de bien, sain d’esprit et prêt à s’engager,  laisse-moi te l’dire.

– Je vois que t’as fait le tour des Nations Unies, ahahah! Sans blague, je sais man, je vis aussi déception sur déception. Et avec des avec des Québécois dits « de souche », ‘magine! Faque en gros, c’est compliqué partout!

– Pis je veux pas être défaitiste, là, mais y’a toujours quelque chose qui cloche. Quand il a une belle tête, il a rien à dire, quand il a quelque chose à dire, il m’attire pas. Tout ce que je veux, c’est un corps correct, une tête correcte avec un cerveau dont il peut se servir et un cœur avec un minimum d’émotions. Je dois trop en demander, je suppose? Bref, bref, bref, d’la grosse marde. Mais toi, Sam, c’qui s’passe? T’as des étoiles dans les yeux, on dirait…

– Moi, bin y’a un dude qui m’a laissé son numéro de tel au café hier et je l’ai rejoint pour un verre! Il a dormi à la maison. Man, il est FUCKING hot! Mathieu qu’il s’appelle.

– Fuck you! Y’a juste à toi que ça arrive, ces affaires-là!

C’est quelque chose qu’on me dit souvent, ça. Pourtant, je ne fais rien de spécial. J’essaie de faire attention à moi, de garder la forme en faisant un peu de sport, d’aller chez le coiffeur régulièrement, de tailler ma barbe, de dormir raisonnablement, de ne pas trop abuser des bonnes choses. J’en connais plein qui font tout ça et qui ne rencontre personne. J’ai plein de beaux amis intelligents avec une tête sur les épaules qui peinent à trouver l’amour. Mais il paraît que je glow in the dark. Bin coudonc. Ç’a l’air qu’il faut que j’en profite sans m’enfler la tête. Donc, je profite.

– Faque là, le gars s’est pointé au Starbuck pis y t’a donné son numéro de tel, comme ça, entre deux clients?!

– Oui,m’sieur! Simple de même!

– Pis y’a l’air de quoi?

J’ai essayé de lui décrire Mathieu avec le plus de précision possible, comme j’ai l’habitude de le faire. J’ai raconté la rencontre, la soirée, la nuit, le réveil. J’ai raconté le tout dans le détail, captivant son attention pendant de longues minutes. Et il a écouté avec intérêt, souriant et écarquillant les yeux de temps à autres, au gré des informations que je lui transmettais. Évidemment, dans mon envolée, j’ai un peu oublié que mon histoire pouvait à la fois le réjouir et le déstabiliser. Quand j’eus terminé, j’ai senti qu’il était vraiment content pour moi, mais aussi un peu envieux de ne pas avoir autant de « chance ». Je venais tout juste de terminer mon monologue amoureux que j’ai reçu un texto de Mathieu…

De la brume dans mes lunettes_extrait #10

Régine Café, 11h33.

Étonnement, il n’y a pas de line-up! Il y a TOUJOURS un line-up chez Régine. Hiver comme été, on attend un 15-20 minutes avant d’avoir une table, parfois plus. Mais c’est tellement bon que ça ne me dérange pas d’attendre. L’hiver, par grand froid, ils sont assez gentils pour servir des boissons chaudes aux gens qui attendent. Sauf que ce matin, il fait un vrai froid de janvier, humide et sibérien dans les -25 avec un facteur vent autour de -45. Le genre de froid qui fait crisper le tissu synthétique des manteaux. Faque on se les gèle! J’ai même du frimât dans ma moustache, c’est pour dire! C’est ça porter la barbe l’hiver.

Je marche rapidement devant la vitrine du resto et j’aperçois la 10 qui s’arrête au coin de De Lorimier. Au même moment, je reçois un texto d’Éric :

– Je sors de la bus!

La bus! LA BUS!!! J’ai beau lui répéter encore et encore qu’on dit UN autobus, mais il aime beaucoup me faire siller les oreilles avec LA bus et autres mauvais accords de français. Il vient d’une région, tsé. Une région pas si éloignée, il me semble, mais faut l’entendre sortir des expressions étranges du genre : « y fait brun d’bonne heure »! Bref, c’est bin important pour moi, le français, autant écrit que parlé et j’essaie de m’appliquer. Je reprends beaucoup mes amis, d’ailleurs. Comme une vieille institutrice gossante. Me manque juste la règle et les lunettes à chainette.

– Parfait, je viens d’arriver!

– Prends-nous un bon spot!

– Yessssir!

Parce qu’on est de belles et bonnes personnes, l’hôtesse/serveuse nous a proposé une table dans la section cozy, celle avec les chaises au style impérial ultra confos. C’est pas juste bon chez Régine, c’est beau et l’ambiance est réconfortante. C’est comme prendre sont p’tit dej chez une matante gâteau. J’essaie d’y aller au moins une fois par semaine. C’est une fréquentation qui habitait pas loin de là qui m’y a emmené la première fois. Ça sert aussi à ça, dater des gars. On découvre de nouveaux endroits, de nouvelles recettes, de nouveaux amis. Ça peut mener loin.

En garçon bien élevé, j’ai laissé Éric prendre son aise sur la dite chaise exagérée. Il était content. Il choisit toujours la banquette quand on va au resto. Pis j’aime ça quand mes amis sont contents. Anyways, Éric c’est pas un gars compliqué. Je lui aurais proposé un déjeuner assis par terre avec du bacon trop cuit au micro-ondes pis des œufs durs ensachés qu’il aurait trouvé ça cool.

Comme d’habitude, j’ai pris le Chic croissant. Avec un thé Buckingham, l’équivalent du English Breakfast. J’aime le thé aussi, beaucoup. C’est un ex-collègue du Starbuck qui m’a fait découvrir le thé. Au début, je buvais de l’infecte Salada, ew! Je ne sais plus trop pourquoi, mais j’en avais toujours une boite à la maison. Mais j’ai changé depuis. Je suis devenu plus bourgeois, avec le « temps », you know. Depuis, je m’approvisionne au David’s Tea – je suis un Grand buveur – ou je fais venir du thé Harrods de Londres quand mes vieux amis vont dans les Zeuropes. Chu exagéré d’même.

– Pis, mon beau lapin, parle-moi d’toi!

De la brume dans mes lunettes_extrait #9

On s’est couché, on a échangé encore un peu à voix basse et on s’est endormi face à face, après un enième tendre baisé. Même pas de sexe. Juste de la tendresse.

Le lendemain matin, il a quitté tôt, genre assez tôt pour que je sois incapable d’ouvrir les yeux, encore collés d’une nuit trop courte. Je ne sais pas à quelle heure on est entré, ni à quelle heure j’ai éteint la lumière et encore moins à quelle heure on s’est endormi. Mon taux d’alcoolémie était trop élevé pour que j’aie le réflexe de regarder l’heure. Il s’est levé au premier écho de son réveil, s’est habillé en vitesse et m’a embrassé sur la tempe. Tout ça reste un peu flou, mais il me semble que ça s’est passé comme ça.

Quand l’horloge a atteint 10h, c’est-à-dire l’heure à laquelle il est acceptable d’appeler chez le monde, j’ai texté mon ami Éric, en congé lui aussi, pour lui proposer un brunch chez Régine, mon resto à déjeuner préféré.

J’appelle pas, moi, je texte. J’appelle rarement en fait, sauf en cas d’extrême nécessité. Et ça, mes amis le savent. Quelques-uns se risquent à l’occasion, mais je leur envoie un message texto automatique du genre «  Kossé tu veux? ». Généralement, ils finissent par comprendre, sauf Marc-André. Il est né au temps des téléphones à roulette, tsé. Le texto, pour lui, c’est comme pas naturel et il ne tape pas assez vite, semble-t-il. Bref, j’ai texté Éric.

– Yo! Bro! Un déj chez Reg, ça te dis?

Le matin, Éric ne répond pas vite. Il dort longtemps et profondément. Donc, il m’a répondu 26 minutes plus tard…

– Certainement, mon cher! Dans une heure?

– Une heure?! Fuck, c’est loin!

– Wooo back! C’est ton texto qui me réveille!!!

– Oooooook!

– J’me lève, j’me prépare, vais être prêt dans une heure!

– Parfait, mon lapin!

– Faque 11h30 chez Jonas?

– Pas Joooooonas! Régine!

– Okidou! 11h30, chez Régine! ❤

– xxx

J’aime Éric et j’aime Régine. Je trouve que c’est toujours un bon match. Bonne compagnie, bonne bouffe. Éric, c’est mon ami groundé. Il est toujours de bons conseils. Il a une fine compréhension des relations humaines et il est rarement à côté de la track. Bon, il dit toujours, avec raison, que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais dans un moment de détresse, je bois ses paroles et j’essaie d’appliquer l’enseignement. Faque, on se voit souvent pour boire, pis on jase. C’est rare qu’on n’arrive pas à refaire le monde et trouver une solution. J’apprends beaucoup de lui.

Éric, il a 34 ans. Il est célibataire. Il a eu une seule grande histoire d’amour comme la majorité de mes amis. Ils ont été ensemble 4 ans. Évidemment, il a eu quelques amourettes de passage, des histoires compliquées et sans avenir comme seuls les gays en sont capables.

C’est comique parce que chaque fois qu’on demande à un gay s’il a déjà vécu une relation à long terme, la réponse ressemble souvent à : « Oui, pendant 3 ans, entre 24 et 27 ans ». Je ne sais pas pourquoi, mais la première histoire d’amour commence dans la jeune vingtaine et se termine souvent à l’orée de la trentaine. Trois ou quatre ans après la rencontre, il y en a un qui capote parce qu’il réalise que la trentaine approche et qu’il a peur de manquer quelque chose. Et BANG! il décide de tout balancer pour l’inconnu – ou un inconnu. Dans 90% des cas, ce même individu se retrouve quelques années plus tard encore devant l’inconnu, seul et incapable de trouver la perle rare si longtemps convoitée.

Pis quand ils se font laisser, ça leur prend deux ou trois ans à s’en remettre, ils butinent à gauche et à droite dans l’espoir de trouver « ze one » qui ressemble au premier, mais il sont devenus difficiles, égoïste et un peu drama (surtout quand on prétend l’inverse). Bref, il sont désabusés. Et ils réalisent vite que c’est difficile d’accoter leur première histoire d’amour et que trouver quelqu’un qui remplit leur liste interminable de critères, bin c’est impossible. La brèche créée par la première rupture qu’ils croyaient superficielle est en fait béante et s’ouvre chaque fois qu’ils tombent d’amour. C’est ce que j’ai compris en écoutant mes amis me parler de leurs relations déchues.

Faque Éric, comme 90% de mes amis gays, est célibataire. Et il attend de retrouver le grand amour.

De la brume dans mes lunettes_extrait #8

– On va pas faire trop de bruit parce que j’ai 3 colocs, ok?

– Préfères-tu qu’on aille chez moi?

– Non, ils savent que je suis gay et sont bin fins, même s’ils sont straights et un peu douches. Pis on est déjà rendu. J’ai vraiment envie de passer la nuit avec toi.

– Ça tombe bien, moi aussi.

On a monté l’escalier qui menait à l’appartement. J’ai ouvert la porte qui grince et on est entré avec une bourrasque de vent froid. On a essayé de faire le moins de bruit possible, malgré les planchers qui craquent et nos chuchotements. Les colocs étaient déjà couchés et l’appartement était plongé dans l’obscurité presque totale. Ça sentait un peu le pot. Ce sont des poteux, mes colocs. Et ils fument partout : dans leur chambre, sur la rue, au salon, sous la douche. Il n’y a pas de limite à leur consommation.

On a accroché nos manteaux sur les crochets de l’entrée, par-dessus la montagne de manteaux déjà empilés. On s’est dirigé vers ma chambre sur la pointe des pieds, en tâtant les murs d’une main et en se tenant par la main de l’autre. Je n’ai pas voulu allumer le plafonnier de mauvais goût de la chambre pour ne pas qu’il remarque le bordel monumental ambiant. Je ne fais pas souvent mon lit et j’ai tendance à empiler mes vêtements propres dans un coin de la chambre. J’ai un panier pour les sales, par contre. Et y’a jamais personne qui vient ici de toute façon, à quoi bon ranger. Mais malgré le foutoir, ma chambre est toujours « propre ». Je passe l’aspirateur compulsivement, je lave le plancher fréquemment et je change les draps une fois par semaine. Et si je compare avec le reste de l’appart, ma chambre est un exemple de propreté. Appelez-moi madame Blancheville! Pis il n’y a jamais de petites graines au pied de mon lit. C’est bin important, ça.

Je me suis cogné le tibia sur le bord du lit en me rendant à une lampe d’appoint accrochée à ma tête de lit. Impossible de la « dimmer » par contre, mais en la positionnant à 15 degrés par rapport au sol, vers le mur, ça donne une ambiance pas trop intense, pas trop tamisée. Juste assez pour qu’on se voit bien.

Je lui ai offert de prendre une douche. Chacun notre tour. Je ne voulais pas lui proposer une douche à deux tout de suite, j’étais quand même un peu gêné et me semble que c’est plutôt intense après seulement quelques frenchs. Je l’ai accompagné jusqu’à la salle de bain pour d’abord lui montrer le chemin et ensuite, lui expliquer le fonctionnement de la douche qui fonctionne toujours un peu mal. Je lui ai aussi sorti une serviette, une grande serviette douce et confortable qui sent bon. Une des miennes en fait, que je ne prête qu’à de rares occasions. Je lui ai aussi tendu une brosse à dents neuve, comme celles qu’on reçoit après une visite chez le dentiste. Encore dans l’emballage. Je suis sorti un peu gêné encore et je suis allé l’attendre dans la chambre.

Il a fait ça vite, genre assez vite. Pendant que j’attendais, j’ai eu le temps d’enlever mes pantalons, mon t-shirt et mes bas. J’ai gardé mes bobettes. J’ai pouche-pouché mon lit de mon parfum, parce qu’il sent bon mon parfum. On me dit toujours que je sens bon. Ou bonne, entre fifs. Je l’ai entendu sortir de la salle de bain parce que la porte frotte sur le cadre. Il a parcouru le long corridor bruyant qui mène à la chambre. Il craque comme une vieille maison craque. Il est entré dans la chambre en sous-vêtement avec ses vêtements en motton dans une main et sa serviette humide de l’autre. Il était beau. En esti, même.

Je me suis rendu à la salle de bain à mon tour pour me doucher à la vitesse de l’éclair tout en m’attardant aux zones névralgiques : les fesses, les t’ssours de bras et le sexe. Juste au cas. Je ne voulais présumer de rien, mais une bouche sur un pénis est si vite arrivée! C’est mieux qu’il soit propre. Je me suis brossé les dents aussi et gargarisé avec du Listerine. Je voulais que ce soit presque parfait, qu’on soit beau et propre dans nos bobettes.

De la brume dans mes lunettes_extrait #7

La discussion s’est poursuivie pendant quelques bières et quelques heures. On a abordé tous les sujets possibles : le couple, les échecs amoureux, le travail, l’amour à deux, à trois, nos rêves, l’amitié, le quotidien. Il me parlait calmement, mais avec conviction, authenticité et franchise. Il se donnait à fond, en tout cas. Toute visière levée. Il avait vraiment envie d’être là, je pense. Et plus les verres vides s’accumulaient, plus ses mains se rapprochaient des miennes. Comme dans les chick flicks quétaines. Puis, dans un énième moment de silence agréable, il a pris mes mains entre les siennes, les serrant doucement. Ses mains étaient moites, mais douces, chaudes aussi. De belles mains d’homme, des longs doigts solides. Les ongles propres aussi. J’aime ça un gars avec les ongles propres. Et là, il m’a souri et m’a demandé s’il pouvait m’embrasser.

– Est-ce que je peux t’embrasser?, demande Mathieu gêné.

J’ai du réfléchir un gros 3 secondes. Je me suis semi levé sans parler et je me suis approché de lui. J’ai posé mes lèvres sur les siennes. Pas longtemps, juste un peu. Juste le temps de sentir ses douces lèvres bien collées aux miennes. Juste assez longtemps pour que les gens aux tables avoisinantes se retournent un peu, surpris de voir deux dudes se toucher. Même pas de langue, juste nos lèvres. Sont douces, ses lèvres. J’avais hâte à ce moment. Je l’attendais depuis quelques heures déjà.

Mathieu a fait signe à la serveuse, a demandé la facture (une seule!) et on s’est dirigé vers la caisse. Il a tout payé. « It’s on me », qu’il a dit. On s’est emmitouflé dans nos manteaux et articles d’hiver divers et on est sorti au grand froid, de la boucane de condensation plein la bouche. Il s’est retourné vers moi visiblement pour me dire quelque chose, mais j’ai mis mon doigt de mitaine de laine sur ses lèvres pour l’empêcher de parler. Je savais ce qu’il voulait dire. Et j’avais envie de la même chose. Je l’ai pris par la main et je l’ai trainé jusqu’au coin de la rue. Et là, j’ai callé un taxi. Pour lui et moi.

C’est une voiture grise qui s’est arrêtée. Je ne me souviens plus de la marque, mais c’était un format moyen, assez récent. Une Camry, peut-être. J’ai ouvert la porte :

– Vous prenez les cartes?, demande Samuel au chauffeur.

– VISA seulement, rétorque le chauffeur avec un accent antillais évident.

– Parfait!

On est monté dans le taxi. Tous les deux. Fébriles. Dans la voiture, ça jouait de la musique. De la grosse musique créole rythmée, quoi d’autre. Voyant qu’on était deux gars et qu’on avait un peu trop de proximité, le chauffeur a étrangement décidé de monter le volume pour nous enterrer. Assez fort pour alimenter une discothèque, mettons. Je me suis donc empressé de lui tapoter l’épaule pour lui demander gentiment, mais fermement de diminuer le son à un niveau décent. Et là, il s’est mis à parler :

– Êtes-vous des amis?, demande le chauffeur tout bonnement.

Mathieu me regarde, dubitatif.

– Lui, c’est ma date!, répond Samuel.

Le chauffeur nous regarde par le rétroviseur, perplexe.

– Le beau garçon à ma gauche m’a invité à prendre un verre, rajoute Samuel, fièrement.

– Je ne comprends pas, rétorque le chauffeur.

– Bin, on est gay là…, répond Samuel.

Le chauffeur nous regarde par le rétroviseur avec de grands yeux qui semblent vouloir lui sortir de la tête. Il s’arrête subitement, se met sur le « P » et se retourne :

– Attendez…vous déconnez pas, là?, s’insurge le chauffeur.

– Bin non, on déconne pas, ça existe!, répond fermement Samuel.

– Vous n’avez jamais vu ça?, demande Mathieu.

– Non, vous êtes les premiers, répond le chauffeur, un peu désemparé.

– Et qu’est-de que vous pensez de la chose?, demande Samuel.

– Ah non. Je ne comprends pas, là. Dans mon pays, ça n’existe pas, ça! Dieu a créé l’homme et la femme pour qu’ils soient ensemble…

– C’est bin d’valeur, mais Dieu y s’est planté parce que l’homosexualité existe pis on est là!, répond un Samuel catégorique.

– Avez-vous des enfants?, demande Mathieu.

– Oui, j’ai une fille et un garçon.

– Vous feriez quoi si l’un deux était homosexuel?, interroge Mathieu tout sourire.

– Je vais prier tous les jours pour qu’il soient normaux et éduqués…, ajoute le chauffeur exaspéré.

Mathieu et moi on s’est regardé avec un sourire de complicité tout en roulant les yeux au ciel. On était complice pour la vraie première fois. La discussion s’est poursuivie avec le chauffeur quelques minutes encore sur ce qu’est la normalité. Chacun a apporté son point dans un respect relatif. C’était assez animé, mais pas de là à se taper sur la gueule. On assistait à une belle conversation inutile de sourds à laquelle j’ai fini par couper court avant d’arriver à destination.

On est descendu du taxi, c’est moi qui ai payé et j’ai pas tipé. Il n’en méritait pas. J’étais pas à bout de nerfs, mais la moutarde commençait à me monter au nez. J’étais content tout de même qu’on ne se soit pas laissé faire. Mathieu souriait, satisfait de ce qui venait de se passer, semble-t-il. Plus tard, il me dira qu’il a été impressionné de ma réaction et qu’il admirait mon franc parler. Bin coudonc, c’est bin la première fois qu’on me félicite pour être sorti de mes gonds!

De la brume dans mes lunettes_extrait #6

– Dis m’en plus, demande Mathieu, ça m’intéresse.

– Bon, bin je suis étudiant en sciences po à l’UQÀM. En fait, c’est un programme bi-disciplinaire; ça s’appelle Relations internationales et droit international. C’est intéressant, mais c’est beaucoup d’enculage de mouches, avec des lectures interminables et des profs un peu deep. Mais j’ai la possibilité de faire un échange étudiant à l’étranger l’année prochaine.

– Ah oui?! C’est fun ça, et tu irais où?

– Je pense bien que j’irai en Angleterre pour améliorer mon anglais et voyager un peu dans les Zeuropes. Pour le moment, je pile mon argent parce que le taux de change est assez élevé et que la Caisse ne veut pas me prêter plus que 5000$. Je ne suis pas dans un domaine d’études qui rapporte selon eux. Les putes. Mais toi, tu fais quoi dans la vie? Tu travailles? T’étudies?

– Je suis comédien de formation, mais je ne travaille pas beaucoup ces temps-ci. En attendant de décrocher le grand rôle ou un simple rôle, bin je travaille dans un resto, comme 99% des comédiens. Au moins, je travaille de jour. J’en connais beaucoup qui doivent se taper des shifts de soir/nuit dans les bars.

– Et tu travailles combien de jours semaine?

– Cinq, la semaine. En fait, j’ai commencé à travailler là avant de faire mon cours d’interprétation à l’école nationale. J’étais temps partiel, mais depuis que j’ai fini, ils m’ont donné un temps plein de jour. Ça fait 8 ans déjà!

– Et t’aimes?

– Ça me va pour le moment. C’est assez payant et j’ai toutes mes fins de semaines libres. Et mes patrons sont assez permissifs, j’ai pas besoin de me battre pour prendre congé quand j’ai une audition. Mais évidemment, je préférerais avoir plus de contrats.

– Ouin, je comprends, mais au moins tu travailles! Oh! que tu dois être beau sur une scène! T’as joué dans quoi?

– Ahah! C’est gentil, j’aimerais bien pouvoir te dire que j’ai fait beaucoup de shows, mais la plus grosse production à laquelle j’ai participé, c’était le spectacle des finissants de l’école. On a joué l’adaptation de Wajdi Mouawad de Voyage au bout de la nuit de Céline. Sinon, j’ai fait quelques petits contrats ici et là…

– Céliiiiiine?!?

– Louis-Ferdinand Céline, un auteur français qui a connu beaucoup de succès au début du siècle dernier. C’est un des auteurs français les plus traduit et diffusé dans le monde. C’était aussi un méchant antisémite et un collabo durant la Seconde Guerre Mondiale. La pièce est un jumelage de deux romans de Céline, entre autres. Ça raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte d’un gars un peu naïf à la recherche de l’amour et de la confiance qu’il reçoit pas de ses parents. Il voyage en France, en Angleterre, il traverse la Première Guerre Mondiale, touche au colonialisme en Afrique, se retrouve dans un bordel américain. Il va croiser des exploiteurs, des hommes cupides, des persécuteurs, des âmes perdues et quelques personnes qui lui redonnent espoir en la vie. En gros, c’est ça. Et ça dure quatre heures! Difficile de bien résumer.

– Wow! Quatre heures?! Et tu jouais quel rôle?

– Ferdinand Bardamu, un des personnages principaux. En fait, il est presque toujours là. C’est vraiment une magnifique pièce à jouer. C’était beaucoup de travail, beaucoup de textes à apprendre, énormément de répétitions, mais c’était une expérience inoubliable.

– Hummm, j’aime quand tu parles. C’est juste beau quand tu parles.

Et là, Samuel regarde Mathieu droit dans les yeux, profondément, comme pour voir ce qu’il y a derrière. Mathieu fait la même chose, en souriant béatement. Tous les deux se fixent de complaisance, longuement. En silence. Il y a comme une petite pause dans l’espace temps. Le décor devient flou, il n’y a plus qu’eux qui existent. Leurs yeux deviennent la seule chose qu’ils regardent. Tout disparaît, le corps, le visage, les traits, les gestes aussi. Il ne reste que les yeux. Des yeux qui disent subtilement que le cœur palpite.

De la brume dans mes lunettes_extrait #5

Samuel ouvre la porte pour entrer au pub. Il laisse passer quelques clients qui quittent l’endroit et entre, un peu nerveux tout de même. Il passe la tête entre les rideaux du vestibule et scrute rapidement la place. Il aperçoit Mathieu à droite, assis sur une banquette, entre deux tables occupées. Près de la vitrine, à droite de Mathieu, deux femmes, jeunes, habillées simplement, mais au look professionnel. Elles semblent sortir directement du boulot. De l’autre côté, une femme et trois hommes fringués comme des avocats, début trentaine, dont l’un d’entre eux ressemble comme deux gouttes d’eau à Ryan Gosling, en moins beau, moins musclé, moins étonnant, évidemment. Ça rit fort, avec énergie,journée-stressante-enfin-finie. Mathieu, lui, est identique à ce matin : beau, bien habillé, mystérieux. Le manteau en moins. Il a gardé le foulard autour de son cou. Il porte une chemise blanche à fins carreaux bleus, saillante, les manches relevées. Il a détaché les deux premiers boutons du haut. Il regarde autour candidement, tenant mollement sa bière sur la table entre ses mains.

Samuel fait son entrée, discrète, mais remarquée. Il regarde dans la direction de Mathieu en souriant timidement. Mathieu le capte rapidement, ses yeux s’illuminent instantanément, pétillants, son sourire sourit. Il s’empresse de se lever pour l’accueillir.

– Bonsoir, beau toi! dit Mathieu, du bonheur dans la voix.

– Bonsoir! répond Samuel avec un sourire assumé, tout aussi illuminé.

Ils s’assoient et une serveuse apparaît aussitôt.

– Tu veux boire quelque chose? Je te l’offre, propose Mathieu.

– Avec plaisir, je te prendrais une rousse. Une pinte, s’te plaît.

– Une pinte ce sera!, dit la serveuse avec entrain.

– Tu penses que c’est du colorant qui donne la couleur rouge à la bière rousse?, Samuel demande à Mathieu.

– Non, c’est le niveau de torréfaction qui donne la couleur. Plus l’orge est torréfiée, plus la bière sera foncée, répond Mathieu.

– Wow! Tu sais que ce qui me charme vraiment beaucoup chez un gars? C’est son intelligence. Sa Culture aussi. Genre que le gars peut être moins beau, mais s’il est intelligent et qu’il sait s’en servir, je risque d’oublier bin des affaires à cocher sur ma liste. Donc, toi, beau, intelligent et cultivé Mathieu, parle-moi…

– Euh! Ok! Eeeeeee, bin j’ai 30 ans, je viens de Saint-Henri-de-Lévis, j’ai une sœur plus jeune. Mes parents sont toujours ensemble. Toi?

– J’ai 24 ans, je suis né à Montréal, mais j’ai habité à Saint-Hubert sur la Rive-Sud jusqu’à 21 ans. J’ai une sœur, plus vieille, mais plus petite, avec deux kids, un mari, plus grand et chauve, une maison, une cours et une piscine. Mes parents habitent juste derrière – akward, je sais – et sont ensemble depuis genre 40 ans. Ils s’aiment beaucoup et ça paraît. Mon père vénère ma mère, ma mère vénère mon père. C’est beau, c’est respectueux, c’est attendrissant, parfois gossant, parce que c’est comme too much, mais c’est le genre de relation que j’aimerais connaître, un jour. Je ne les ai jamais vu ou entendu se chicaner. Des désaccords, oui, sur des sujets chauds de l’actualité, comme les carrés rouges, mais jamais de guerre mondiale. Pis mon père démontre toujours beaucoup d’affection envers ma mère. Il dit souvent qu’il la regarde comme au premier jour…c’est beau, hen?, dit Samuel, fier de sa réplique, souriant de toutes ses dents.

– T’es drôle, toi. T’es comme un livre ouvert. C’est mignon, t’as une belle énergie!

– Ouais, ça dépend du point de vue. On me dit souvent que je suis too much, trop intense. Me suis fait domper pour moins que ça, haha!, lance-t-il à Mathieu.

– J’aime. J’aime beaucoup, même. Ça me fait pas peur les gens intenses. C’est stimulant, même.

De la brume dans mes lunettes_extrait #4

NYKS Bistro Pub, 18h07.

Je ne suis pas vraiment retard, mais presque. Je suis fashionably late. J’ai manqué le putain métro de peu parce que j’ai trop siesté – j’étais tellement bien sous la couette – et que j’ai mis trop de temps à me préparer, comme d’habitude. Je voulais être reposé, je me suis quand même levé à 4 heures ce matin! Et je voulais être présentable pour le beau Mathieu. Et comme d’habitude, j’ai dû attendre impatiemment le vieux train bleu cinq longues minutes de plus. Cinq très longues minutes. J’ai donc attendu, en écoutant Quand on a que l’amour, version Céline-la-toute-puissante. Chanson de circonstances. J’ai regardé avec violence les minutes du tableau indicateur s’écouler, len-te-ment. J’ai couru même, en attendant le train entrer en station, mais la porte du wagon s’est refermée à quelques centimètres de mon nez, bêtement, sans considération aucune, la pute. Métro pas fin.

Enfin, la station Place-des-Arts. ENFIN! J’arrive!

Pour l’occasion, sa première date avec Mathieu, Samuel a choisi des vêtements ni trop serrés ni trop sloppys ni trop voyants ni trop chics. Un accoutrement approprié à la circonstance, suffisant pour que Mathieu puisse présumer de l’apparence de son corps et qu’il distingue bien ses atouts. Il est beau garçon, Samuel, mais les hommes qu’il rencontre ne s’arrêtent souvent qu’à ça. Ils  accordent ordinairement moins d’importance à ses mots qu’à son cul. Son corps et sa tête rayonnent tellement, que rares sont ceux qui prennent le temps de l’écouter. Pourtant, il a beaucoup à dire. Et pas tant d’insignifiances.

Il a mis de parfum dans son cou, sur sa nuque et dans le repli de ses coudes, pour qu’à chaque geste, son prospect en reçoive une dose discrète, mais franche. Ça fonctionne généralement bien pour les séduire, ça. Et Samuel aime séduire. Le flirt est son sport favori.

Samuel a la taille fine, les épaules larges, mais proportionnées. Il est grand, mais pas assez pour être mannequin, on lui a déjà dit. Pas qu’il voulait être mannequin, mais un agent rencontré au hasard lui a dit, comme ça. Il a les cheveux courts, clairs, blonds cendrés, mais pas rasés. Il les perd un peu, d’ailleurs, mais rien pour écrire à sa mère. Ça lui donne un certain charme, semble-t-il. Ses yeux, ses grands yeux étincelants, sont verts uniforme d’armée et autour de sa pupille, un semblant de soleil orangé, comme un signal lumineux pour capter le regard. Ses yeux sont magnétiques, troublants, remplis d’émotions et de vérité. Il parle beaucoup avec ses yeux. Et quel sourire! Après les broches style clôture Frost, l’appareil dentaire nocturne, un ou deux blanchiments maison, son sourire est éclatant, remarquable rapidement. Il porte la barbe aussi, jamais trop longue ou trop courte. Elle est toujours bien taillée.

Il s’entraîne quelques fois par semaine, raisonnablement. Il n’aime pas trop les salles de gym, c’est trop flashy et un peu déprimant. Pendant qu’il s’entraîne pour peu ou pas de résultats, des dizaines de gym queens se pavanent autour de lui avec un corps de rêve. Il y va, mais c’est plutôt un mal nécessaire, parce qu’il faut souffrir pour être beau, paraît-il.

Me voici devant le pub. Je prends une grande respiration, je replace un peu mes cheveux en bataille à cause du vent, j’essuie la sueur de course et de stress sur mon front et j’ouvre la porte, prêt à montrer mes plus belles couleurs.

You. Better. Wath. Out.

De la brume dans mes lunettes_extrait #3

Il est 14h et Samuel vient tout juste de terminer son quart de travail. Aujourd’hui, il a vendu beaucoup de cafés, fait une tonne de sourires, mérité beaucoup de bons pourboires, enduré quelques airs bêtes, mais surtout, il a reçu un numéro de téléphone des mains d’un beau ténébreux à la voix suave et chevelure de feu. Sans tarder, presqu’en courant, il se rue dans le minuscule local des employés, inoccupé pour le moment. Il enlève sa casquette, accroche son tablier et s’installe dans un coin confortable pour appeler le bel apollon. Il racle sa gorge, répète quelques formules de salutations en adoptant différents tons de voix, choisit sa voix naturelle, un « Salut! C’est Samuel, le gars du café… » simple, mais assumé, prend une grande respiration et compose le numéro magique.

– Salut! C’est Samuel, le gars du café…

– Hey salut, beau toi! La journée a été bonne? répond Mathieu avec aplomb, visiblement content d’entendre Samuel.

– Ouais! Assez occupée et agrémentée d’une visite inattendue ce matin!, dit Samuel avec un fond d’excitation dans la voix.

– Ah oui? Qui donc? Pas un fucké de stalker qui t’a donné son numéro de téléphone, toujours?

– Oui, oui, un certain Mathieu, un gars avec une belle gueule et bin du guts!

– Ahahah! pas toujours, t’sais, mais j’avais pas envie de laisser passer cette occasion-là! C’est toi ça, la belle occasion! Donc, à quelle heure t’es dispo?

– Oh! Vous êtes charmant, m’sieur! C’est quand tu veux, je viens de finir mon shift et je n’ai rien de prévu pour le reste de la journée…

– Ok! Je quitte le boulot vers 17h30. Rejoins-moi au NYKS sur de Bleury, au coin de Sainte-Catherine à 18h00. Ça te va?

– Parfait, au NYKS ce sera. À tout à plus!

Ça y est, j’ai une date avec un beau gars inconnu, ce soir, dans une place cool. Il est 14h15, j’ai donc beaucoup de temps pour me rendre à la maison, siester un peu, me doucher, me faire beau, sentir bon et le retrouver au pub, frais comme une rose. Je ne serai pas en retard cette fois-ci, comme j’ai trop souvent l’habitude. Tout d’un coup que celui-là, c’est le bon?

Joie.
Fois mille!

De la brume dans mes lunettes_extrait #2

LAPORTE (Mathieu), Montréal, Québec, 1980, homme séduisant et magnétique, trashy propre. Mystérieux, sensible, mais discret, la quête de sa vie est l’équilibre.

◊◊◊◊

– Suzy! M’apporterais–tu la carafe de corsé, s’te plaît? Pis aussi, j’vais avoir besoin de 25 cents, j’en ai presque plus, demande Samuel.

– Oui, dude! I’m coming!, répond Suzy enjouée en franglais.

Le service du Starbuck – Place d’Armes se donne presque qu’exclusivement en anglais. D’ailleurs, la majorité des employés et clients ont l’anglais comme langue maternelle. Sauf quand je suis là, tout le monde fait un effort, parce hey!, loi 101 oblige. Petite victoire.

– Gooooood morning Robert! V’là ton americano! C’est beau ta cravate! 2,25$, s’te plaît! Merci! Bonne journée, là! envoie Samuel, trop heureux de servir un café à 5h18, un 25 janvier assez glacial.

– Suzy! Tu viendrais m’aider?, la file s’allonge! lance–t–il avec empressement à sa collègue.

Suzy et Samuel répondent aux demandes des clients avec beaucoup trop d’enthousiasme faisant sourire quelques-uns d’entre eux et les cafés sortent à la pelle pendant plusieurs minutes. Le rush du matin se poursuit allègrement jusqu’à l’arrivée d’un homme mystérieux.

– Bon matin, Samuel…, dit un sexy client en arrivant au comptoir.

Samuel se retourne surpris par la voix inconnue qu’il entend. L’expression « té-qui-toué? » se reflète sur son visage.

– Euh…salut?! On se connait? Me semble pas t’avoir déjà vu ici.

– Non, en effet, mais je passe souvent devant la vitrine. Je t’ai vu quelques fois. Tu voudrais aller prendre un verre ce soir?

– Whoa…euh, oui, non, je sais pas t’es qui…tu veux quelque chose, là, tout de suite parce que des gens attendent.

– Non, mais tiens, c’est mon numéro. Appelle–moi pour ce soir, j’aimerais vraiment que tu acceptes. Moi c’est Mathieu.

– Oooooook! Bonne journée!, répond Samuel, avec un air désintéressé.

Quel culot! Mais quel homme! Jésus Marie Joseph! J’ai continué mon shift en repensant à ce moment, perdant parfois le contact avec la réalité. Je sais bin pas combien de café j’ai raté ce matin–là, mais Suzy a fini par me lancer des boules de papier pour que je sorte de la lune…

– Dude! Ça te dérangerait pas de te concentrer un peu? You just gave an empty cup to Francine. À trouve ça bin drôle, mais elle aimerait bien que tu lui verses du vrai café, you know!?

– Mais t’as vu ZE homme qui m’a laissé son numéro? Je devrais l’appeler?, dit Samuel, les yeux ronds comme des balles de golf.

– Bin oui! T’as rien à perdre. But hurry up!, le monde attend pis Francine is thirsty!

Bin coudonc, je pense bien que je vais l’appeler. C’est un peu freak comme approche, mais comme on va se rencontrer dans un endroit public, y’aura pas de danger. De toute façon, c’est pas pire que de ramener un gars frenché dans un bar dont je connais à peine le prénom! J’ai quand même 1 ou 2 histoires de baise qui ont fini en histoire d’amour, ça vaut toujours la peine d’essayer. Je trouve ça même un peu romantique qu’il m’aborde comme ça, out of nowhere. Il avait l’air décidé et rempli de confiance, en tout cas. C’est beau un homme qui a confiance. Je trouve ça bien beau, moi. Je ne sais pas quel genre de fucké peut passer et repasser devant la même vitrine, jour après jour, pour zieuter un gars, mais le genre de fucké qui me plaît! J’ai fait ça tellement de fois sans avoir le guts de me lancer.

Cet homme, ce Mathieu, est étincelant de charisme! Grand, les épaules larges, le regard franc avec des yeux d’un bleu éclatant. Brillants et profonds, aussi. Il a une magnifique chevelure noire, bien coiffée, mais naturelle qui donne juste envie d’y passer ses mains, longuement. Sa voix est grave, une voix d’homme, douce et posée. Un beau style, des lunettes à monture épaisse, un manteau trois–quarts, gris charbon, avec un beau motif de tissage et le cou couvert d’une écharpe rouge en grosse laine. Ok! je suis charmé! Ne pas perdre son numéro. NE PAS PERDRE SON NUMÉRO et l’appeler après mon shift!

Joie!